DU MADAME DE SÉV1GNÉ.
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roués ne souffrent point en un moment ce qu’il souffre la moitiéde sa vie, et qu’aussi il souhaite la mort comme le coup degrâce : sa nuit n’a pas été meilleure.
Je reçois présentement votre lettre, et me voilà toute seuledans ma chambre pour vous écrire et vous faire réponse. Ausortir d’un lieu où j’ai dîné, je reviens fort bien chez moi; etquand j’y trouve une de vos lettres, j’entre et j’écris : rien n’estpréféré à ce plaisir, et je languis après les jours de poste. Ah !ma fille, qu’il y a de différence de ce que j’ai pour vous, etde ce que l’on a pour quelqu’un qu’on n’aime point ! Vous vou-lez que je lise de sang-froid le récit du péril que vous avezcouru ; j’en ai été encore plus effrayée par les lettres qu’on m’amontrées d’Avignon et d’ailleurs, que par les vôtres. Je com-prends bien le dépit qui fit dire à M. de Grignan : Vogue lagalère. En vérité, vous ôtes quelquefois capable de mettre audésespoir; si vous m’aviez caché cette aventure, je l’auraisapprise d’ailleurs, et je vous en aurais su très-mauvais gré. Jevous assure que je serai très-mal contente de M. de Marseille, s’ilne fait ce que nous souhaitons. Il a beau dire, je ne tâte pointde son amour pour la Provence : quand je vois qu’il ne dit rienpour empêcher les quatre cent cinquante mille francs, et qu’ilne s’écrie que sur une bagatelle, je suis sa très-humble ser-vante. J’ai une extrême impatience de savoir ce qui sera enfinrésolu. Madame d’Angoulème m’a dit qu’on lui avait mandé quevous étiez la personne du monde la plus polie ; elle vous faitmille compliments. Je crains plus que vous mon voyage de Breta-gne ; il me semble que ce sera encore une autre séparation, unedouleur sur une douleur, et une absence sur une absence : enfin,je commence à m’affliger tout de bon ; ce sera vers le commen-cement de mai. Pour mon autre voyage, dont vous m’assurezque le chemin est libre, vous savez qu’il dépend de vous ; je vousl’ai donné : vous manderez à d’Hacqueville en quel temps vousvoulez qu’il soit placé. M. de Vivonne a bonne mémoire de mefaire un compliment si vieux ; faites-lui mes compliments, je luiécrirai dans deux ans. N’ètes-vous pas à merveille avec Ban-dol 1 ? Dites-lui mille amitiés pour moi : il a écrit une lettre àM. de Coulanges, une lettre qui lui ressemble, et qui est aima-ble. Prenez garde, au reste, que votre paresse ne vous fasseperdre votre argent au jeu ; ces petites pertes fréquentes sontcomme les petites pluies qui gâtent bien les chemins. Je vousembrasse, ma chère fille. Si vous pouvez aimez-moi toujours,puisque c’est la seule chose que je souhaite en ce monde pourla tranquillité de mon ame. Je fais bien d’autres souhaits pour
* Le président de Bandol.