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LETTRES
ce qui vous regarde : enfin, tout tourne ou sur vous, ou de vous,ou par vous.
42. A madame de Grignan.
A Livry, mardi saint, 34 mars 1671.
Voici une terrible causerie, ma chère enfant; il y a trois heu-res que je suis ici. Je suis partie de Paris avec l’abbé, Hélène,Hébert et Marphise ’, dans le dessein de me retirer du monde etdu bruit pour jusqu’à jeudi au soir : je prétends être en solitude :je fais de ceci une petite Trappe, je veux y prier Dieu, y fairemille réflexions; j’ai résolu d’y jeûner beaucoup pour toutessortes de raisons, de marcher pour tout le temps que j’ai été dansma chambre, et surtout de m’ennuyer pour l’amour de Dieu.Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c’est de pen-ser à vous, ma fille ; je n’ai pas encore cessé depuis que je suisarrivée; et, ne pouvant contenir tous mes sentiments, je mesuis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre quevous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vuequelquefois couchée. Mais, mon Dieu , où ne vous ai-je pointvue ici ! et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur? Il n’y a point d’endroit, point de lieu, ni dans lamaison, ni dans l’église, ni dans le pays, ni dans le jardin, oùje 11e vous aie vue; il n’y en a point qui ne me fasse souvenir dequelque chose : de quelque manière que ce soit, cela me percele cœur. Je vous vois, vous m’êtes présente ; je pense et repenseà tout ; ma tête et mon esprit se creusent ; mais j’ai beau tour-ner, j’ai beau chercher; cette chère enfant que j’aime avec tantde passion est à deux cents lieues de moi, je ne l’ai plus; surcela je pleure sans pouvoir m’en empêcher. Ma chère bonne,voilà qui est bien faible; mais pour moi, je ne sais point êtreforte contre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais enquelle disposition vous serez en lisant cette lettre; le hasardfera qu’elle viendra mal à propos, et qu’elle ne sera peut-êtrepas lue de la manière qu’elle est écrite ; à cela je ne sais pointde remède : elle sert toujours à me soulager présentement; c’estau moins ce que je lui demande : l'état où ce lieu m'a mise estune chose incroyable. Je vous prie de ne point parler de mesfaiblesses ; mais vous devez les aimer et respecter mes larmes,puisqu’elles viennent d’un cœur tout à vous.
43. A madame de Grignan.
A Livry, jeudi saint, 26 mars 1671 ■
Si j’avais autant pleuré mes péchés que j’ai pleuré pour vousdepuis que je suis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes
1 Hélène, femme de chambre de madame de Sévigné, Hébert, son valet dechambre, et Marphise, sa chienne.