Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
107
JPEG-Download
 

107

DE MADAME DE SÉVIGNÉ.

jolie lettre. Adieu, petit démon qui me détournez; je devraisêtre à Ténèbres il y a plus dune heure.

4iî. A madame de Grignan.

A Paris, mercredi I er avril 1671.

Je revins hier de Saint-Germain : jétais avec madame dAr-pajon. Le nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvellesest aussi grand que celui de tous ceux qui composent la cour. Jepense quil est bon de distinguer la reine, qui fit un pas versmoi, et me demanda des nouvelles de ma fille, sur son aven-ture du Rhône. Je la remerciai de lhonneur quelle vous fai-sait de se souvenir de vous. Elle reprit la parole, et me dit :Contez-moi comme elle a pensé périr. Je me mis à lui conter vo-tre belle hardiesse de vouloir traverser le Rhône par un grandvent, et que ce vent vous avait jetée rapidement sous une ar-che à deux doigts du pilier, vous auriez péri mille fois, sivous laviez touché. La reine me dit : Et son mari était-il avecelle? Oui, madame ; et M. le coadjuteur aussi. Vraimentils ont grand tort, reprit-elle; et fit des hélas, et dit des chosestrès-obligeantes pour vous. Il vint ensuite bien des duchesses,entre autres la jeune Ventadour, très-belle et très-jolie. On futquelques moments sans lui apporter ce divin tabouret; je metournai vers le grand-maitre 1 , et je dis: Hélas! quon le luidonne : il lui coûte assez cher a . Il fut de mon avis. Au milieudu silence du cercle, la reine se tourne, et me dit : A qui res-semble votre petite-fille? Madame, lui dis-je, elle ressemble àM. de Grignan. Sa Majesté fit un cri, jen suis fâchée, et me ditdoucement : Elle aurait bien mieux fait de ressembler à samère ou à sa grandmère. Voilà ce que vous me valez de fairema cour. Le maréchal de Bellefonds ma fait promettre de le ti-rer de la presse ; M. et madame de Duras, à qui jai fait voscompliments, MM. de Charost et de Montausier, et tutti quanti,vous les rendent au centuple. Je ne dois pas oublier M. le Dau-phin et Mademoiselle, qui mont fort parlé de vous. Jai vu ma-dame de Ludres ; elle vint maborder avec une surabondancedamitié qui me surprit ; elle me parla de vous sur le même ton ;et puis tout dun coup, comme je pensais lui répondre, je trou-vai quelle ne mécoutait plus, et que ses beaux yeux trottaientpar la chambre : je le vis promptement, et ceux qui virent que jele voyais me surent bon gré de lavoir vu, et se mirent à rire.

1 Le comte, puis duc du Lude, grand-maître dartillerie.

3 M. de Ventadour était non-seulement laid et contrefait, mais encore très-dé-bauche.