DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
Hi
C’est bien ma vraie devise. Nos sentences ont été trouvées jo-lies. Ne comprenez-vous pas bien qu’il n’y a jour, ni heure, nimoment, que je ne pense à vous, que je n'en parle quand jepuis, et qu’il n’y a rien qui ne m’en fasse souvenir ? Nous som-mes sur la tin du Tasse, e Goffredo a spiegato U gran vessillo dél-ia crose sopra’l muro. Nous avons lu ce poème avec plaisir. LaMousse est bien content de moi, et de vous encore plus, quandil songe à l’honneur que vous faites à sa philosophie. Je croisque vous n’auriez pas eu moins d’esprit quand vous auriez eula plus sotte mère du monde : mais enfin tout ensemble n’a pasmal fait. Nous avons envie déliré Guiehardin, car nous ne vou-lons point quitter l’italien; la Murinette le parle comme le fran-çais. J’ai reçu une lettre de notre cardinal 2 , qui me dit encorepis que pendre du gros abbé 2 qui est avec lui. Adieu, ma très-aimable ; je ne daigne pas vous dire que je vous aime, vous lesavez, et je ne trouve point de paroles qui puissent vous fairecomprendre comme mon cœur est pour vous. J’achèverai de-main cette lettre, et vous manderai à quoi se divertit ma com-pagnie.
Ma compagnie est couchée, parce qu’il est minuit. Nous avonsfait ce soir de grandes promenades, et après souper nous avonscoupé les cheveux à la petite du Cernet, et lui avons mis le pre-mier appareil, que nous lèverons demain. La Murinette beautéest habile comme la Vienne*. Pomenars ne fait que de sortir dema chambre; nous avons parlé assez sérieusement de ses af-faires, qui ne sont jamais de moins que de sa tête. Le comte deCréance veut à toute force qu’il ait le cou coupé; Pomenars neveut pas : voilà le procès*. Madame de Chaulnesme disait tantôtque l'abbé Testu, après avoir été quelque temps à Richelieu, en-fin , sans autre façon, s’était établi chez madame de Fontevrault,où il est depuis deux mois; ils le virent, en passant, il y a unmois ; le prétexte, c’est qu’il y a de la petite vérole à Richelieu :si celte conduite ne lui est fort bonne, elle lui sera fort mau-vaise*. Je ne savais pas que M. de Condom eût rendu son évê-ché; madame de Chaulnes m’a assuré que cela était fait 6 . Lapetite personne a envoyé des chansons à sa sœur; nous ne lestrouvons pas trop bonnes : je suis fort aise que vous ayez ap-prouvé les miennes; on ne peut pas les élever plus haut que de
1 De Reiz.
* Pierre Camus, abbé de Pontcarré , prieur de Saint-Trojan, aumônier du roi.
3 Valet de chambre du roi.
4 11 s'agissait de l’enlèvement de M lle de Rouillé par le marquis de Pomenars.
5 Cet abbé était protégé d’une manière toute particulière par madame de Fon-tevrault et ses deux sœurs ; mais Louis XIV fut inflexible.
6 Bossuet, ayant été nommé précepteur de M. le Dauphin, ne crut pas devoirconserver un évêché dans lequel il ne pouvait plus résider.