DE MADAME DE SÉV1GNÉ.-
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sés après l’avoir bue; le prétexte était une joie et une recon-naissance extrême de cent mille écus que le roi a donnés à laprovince sur le présent qu’on lui a fait, voulant récompenser,par cet effet de sa libéralité, la bonne grâce qu’on a eue à luiobéir. Ce n’est donc plus que deux millions deux cent mille li-vres, au lieu de cinq cents. Le roi a écrit de sa propre main desbontés infinies pour sa bonne province de Bretagne : le gouver-neur a lu la lettre aux états, et la copie en a été enregistrée : ils’est élevé jusqu’au ciel un cri de vive le roi! et tout de suite ons’est mis à boire, mais boire, Dieu sait. M. de Chaulnes n’a pasoublié la gouvernante de Provence; et un Breton ayant vouluvous nommer, et sachant mal votre nom, s’est levé, et a dittout haut : C’est donc à la santé de madame de Carignan. Cettesottise a fait rire MM. de Chaulnes et d’Harouïs jusqu’aux lar-mes : les Bretons ont continué, croyant bien dire; et vous neserez plus d’ici à huit jours que madame de Carignan; quelquesuns disent la comtesse de Carignan : voilà en quel état j’ai laisséles choses.
J’ai fait voir à Pomenars ce que vous dites de lui ; il en estravi, il veut vous écrire; et, en attendant, je.vous assure qu’ilest si hardi et si effronté, que tous les jours du monde il faitquitter la place au premier président, dont il est ennemi, aussibien que du procureur général. Madame de Coëtquen 1 venait derecevoir la nouvelle de la mort de sa petite fille ; elle s’était éva-nouie ; elle en est très-aflligée, et dit que jamais elle n’en auraune si jolie; mais son mari est inconsolable; il revient de Pa-ris, après s’être accommodé avec le Bordage. C’était la plusgrande affaire du monde, il a donné tous ses ressentiments àM. de Turenne : vous ne vous en souciez guère ; mais cela setrouve au bout de ma plume. Il y avait dimanche un bal qui futjoli : nous'y vîmes une basse Brette qu’on nous avait assuré quilevait la paille ; ma foi, elle était ridicule, et faisait des liaut-le-corps qui nous faisaient éclater de rire; mais il y avait d’autresdanseuses et des danseurs qui nous ravissaient. Si vous me de-mandez comment je me trouve des Rochers après tout ce bruit,je vous dirai que j’y suis transportée de joie; j’y serai pour lemoins huit jours, quelque façon qu’on me fasse pour me faireretourner. J’ai un besoin de repos qui ne se peut dire, j’ai be-soin de dormir, j’ai besoin de manger, car je meurs de faim àces festins; j’ai bèsoin de me rafraîchir, j’ai besoin de me taire ;tout le monde m’attaquait, et mon poumon était usé. Enfin, machère enfant, j’ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, ma chienne,mon mail.'Pilois, mes maçons; tout cela m’est uniquement bon
1 Marguerite de Rolism-Cliahot, femme de Màlo , marquis de Coëtquen , gouver-neur de Saint-Malo. Elle était sœur de madame de Soubise.