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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

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en létat je suis : quand je commencerai à mennuyer, jemen retournerai. Il y a des gens qui ont de lesprit dans cetteimmensité de Bretons, et il y en a qui sont dignes de me parlerde vous.

Jai été blessée, comme vous, de l 'enflure de cœur 1 : ce motdenflure me déplaît; et, pour le reste, ne vous avais-je pas ditque cétait de la même étoffe que Pascal? Mais cette étoffe est sibelle, quelle me plaît toujours : jamais le cœur humain na étémieux anatomisé que par ces messieurs-. Si vous continuezà nous en mander votre avis, la Mousse vous répondra mieuxque moi, car je nen ai lu encore que vingt feuillets. Je suis audésespoir de mes paquets perdus : ces chères, ces aimables let-tres dont je suis entourée, que je relis mille fois, que je regarde,que japprouve, nest-ce pas un grand déplaisir pour moi de sa-voir que vous men écriviez deux toutes les semaines, et de nenavoir reçu quune plus de quatre semaines de suite? Si cétaitpour vous soulager, je lapprouverais, et même je vous le con-seillerais ; mais vous les avez écrites, et je ne les ai pas. Si vousaviez la mémoire de vos dates, vous verriez bien les lettres quivous manquent : yous laviez pour ce fripon de Grignan; faut-ilque je lembrasse après cette préférence ? Parlez-moi de madamede Rochebonne 5 , et faites des amitiés à mon cher coadjuteur etau bel air du chevalier : je défends à ce dernier de monter à che-val devant vous. On me mande que mes petites entrailles 3 se por-tent bien, elles vont être habillées; cela est joli, de petites en-trailles avec une robe.

Vous avez fait des merveilles décrire à madame de Lavardin ;je le souhaitais, vous avez prévenu mes désirs. Voilà tout pré-sentement le laquais de l'abbé, qui, se jouant comme un jeunechien avec laimable Jacquine k , la jetée par terre, et lui a rom-pu le bras et démis le poignet; les cris quelle fait sont épou-vantables, cest comme si une furie sétait rompu le bras en en-fer : on envoie quérir cet homme qui vint pour Saint-Aubin.Jadmire comme les accidents viennent, et vous ne voulez pasque jaie peur de verser; cest ce que je crains; car si quelquunm'assurait que je ne me ferai point de mal, je ne haïrais pas àrouler quelquefois cinq ou six tours dans un carrosse; cettenouveauté me divertirait : mais après ce que je viens de voir,un bras rompu me fera toujours peur. Adieu, ma très-belle;

Expression de M. Nicole dans ses Essais de morale.

a Thérèse Adhémar de Monteil, femme de Charles-François de Châteauneuf,comte de Rochebonne, et sœur de M. de Grignan.

3 Cest ainsi que madame de Sévigné nommait sa petite-fille ( Marie-Blanche) ,quelle avait laissée à Paris en nourrice.

4 Une des tilles de la basse-cour des Rochers.