DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
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ballotté cinq ou six fois de la mort à la vie, les redoublementsde la lièvre ont décidé en faveur de la mort; il ne s’en soucieguère, car son cerveau est embarrassé ; mais son frère, l’avocatgénéral 1 , s’en soucie beaucoup, et pleure très-souvent avecmoi ; car je vais le voir, et suis son unique consolation : c’estdans ces occasions qu’il faut faire des merveilles. Du reste, jesuis dans ma chambre à lire, sans oser mettre le nez dehors.Mon cœur est content, parce que je crois que vous vous portezbien ; cela me fait supporter les tempêtes, car ce sont des tem-pêtes continuelles : sans le repos que me donne mon cœur, jene souffrirais pas impunément l’affront que me fait le mois deseptembre ; c’est une trahison, dans la saison où nous som-mes , au milieu de vingt ouvriers : je ferais un beau bruit, Quosego * !
Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse ;elle ne m’a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j’enattends; car j’y trouve tout; et la conformité à la volonté deDieu me pourrait suffire, si je ne voulais un remède spécifique..Enfin, je trouve ce livre admirable; personne n’a écrit commeces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui estbeau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentimenls,que, quoique ce soit en mal, on en est charmé. J’ai même par-donné l 'enflure du cœur en faveur du reste, et je maintiens qu’iln’y a point d’autre mot pour expliquer la vanité et l’orgueil, quisont proprement du vent : cherchez un autre mot ; j’achèveraicette lecture avec plaisir. Nous lisons aussi l’histoire de Francedepuis le roi Jean ; je veux la débrouiller dans ma tête, aumoins autant que l’histoire romaine, où je n’ai ni parents, niamis; encore trouve-t-on ici des noms de connaissance : enfin,lant que nous aurons des livres, nous ne nous pendrons pas; vousjugez bien qu’avec cette humeur je ne suis point désagréable ànotre Mousse. Nous avons pour la dévotion ce recueil des lettresde M. de Saint-Cyran, que M. d’Andilly vous enverra, et quevous trouverez admirable. Voilà, mon enfant, tout ce que vouspeut dire une vraie solitaire.
On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Leroi causa une heure avec le bonhomme d’Andilly s , aussi plai-samment, aussi bonnement, aussi agréablement qu’il est pos-sible : il était aise de faire voir son esprit à ce bon vieillard, etd’attirer sa juste admiration ; il témoigna qu’il était plein du
* Au parlement de Rennes.
* Virgile, Enéide, liv. i«r, vers. i34* Neptune, en courroux, en prononçantces deux mots, fait disparaître les vents qui ont excité une tempête sans son ordre.
* Père de 51. de Pomponne, que le roi avait choisi pour remplacer M. de Lionneau ministère des affaires étrangères.