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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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1)E MADAME DE SÉVIGNÊ.

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fond du cœur avec une lanterne, cest ce quil fait ; il nous dé-couvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous navonspas lesprit de démêler, ou la sincérité davouer; en un mot, jenai jamais vu écrire comme ces messieurs-. Sans la consola-tion de la lecture, nous mourrions d'ennui présentement; il pleutsans cesse : il ne vous en faut pas dire davantage pour vousreprésenter notre tristesse. Mais vous qui avez un soleil que jen-vie, je vous plains davoir quitté votre Grignan; il y fait beau,vous y étiez en liberté avec une bonne compagnie, et, au milieude lautomne, vous le quittez pour vous enfermer dans une pe-tite vjlle; cela me blesse limagination. M. de Grignan ne pou-vait-il point différer son assemblée? Nen est-il point le maître?Et ce pauvre M. de Coulanges, quest-il devenu? Notre solitudenous fait la tête si creuse, que nous nous faisons des affaires detout; je lis et relis vos lettres avec un plaisir et une tendresseque je souhaite que vous puissiez imaginer, car je ne vous lesaurais dire; il y en a une dans vos dernières que jai le bon-heur de croire, et qui soutient ma vie; les réponses font de loc-cupation, mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé esttrop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez ; je suiscontente de lui sur votre sujet.

Pour la Mousse, il fait des catéchismes les fêtes et les diman-ches; il veut aller en paradis; je lui dis que cest par curiosité,et afin dêtre assuré une bonne fois si le soleil est un amas depoussière qui se meut avec violence, ou si cest un globe de feu.Lautre jour il interrogeait des petits enfants, et, après plusieursquestions, ils confondirent le tout ensemble, de sorte que, ve-nant à leur demander qui élait la Vierge, ils répondirent touslun après lautre que cétait le créateur du ciel et de la terre. 11ne fut point ébranlé par les petits enfants; mais voyant que deshommes, des femmes et même des vieillards disaient la mêmechose, il en fut persuadé, et se rendit à lopinion commune.Enfin il ne savait plus il en était ; et si je ne fusse arrivée-dessus, il ne sen fût jamais tiré : cetle nouvelle opinion eût bienfait un autre désordre que le mouvement des petites parties.Adieu, ma très-chère enfant; vous voyez bien que ce qui sap-pelle se chatouiller pour se faire rire, cest justement ce que nousfaisons. Je vous embrasse très-tendrement, et vous prie de melaisser penser à vous et vous aimer de tout mon cœur.

71. A madame de Grignan.

Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671.

Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lec-tures. Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres.Celui dont il sagit présentement, cest cette Morale de Nicole ;