1)E MADAME DE SÉVIGNÊ.
155
fond du cœur avec une lanterne, c’est ce qu’il fait ; il nous dé-couvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n’avonspas l’esprit de démêler, ou la sincérité d’avouer; en un mot, jen’ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là. Sans la consola-tion de la lecture, nous mourrions d'ennui présentement; il pleutsans cesse : il ne vous en faut pas dire davantage pour vousreprésenter notre tristesse. Mais vous qui avez un soleil que j’en-vie, je vous plains d’avoir quitté votre Grignan; il y fait beau,vous y étiez en liberté avec une bonne compagnie, et, au milieude l’automne, vous le quittez pour vous enfermer dans une pe-tite vjlle; cela me blesse l’imagination. M. de Grignan ne pou-vait-il point différer son assemblée? N’en est-il point le maître?Et ce pauvre M. de Coulanges, qu’est-il devenu? Notre solitudenous fait la tête si creuse, que nous nous faisons des affaires detout; je lis et relis vos lettres avec un plaisir et une tendresseque je souhaite que vous puissiez imaginer, car je ne vous lesaurais dire; il y en a une dans vos dernières que j’ai le bon-heur de croire, et qui soutient ma vie; les réponses font de l’oc-cupation, mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé esttrop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez ; je suiscontente de lui sur votre sujet.
Pour la Mousse, il fait des catéchismes les fêtes et les diman-ches; il veut aller en paradis; je lui dis que c’est par curiosité,et afin d’être assuré une bonne fois si le soleil est un amas depoussière qui se meut avec violence, ou si c’est un globe de feu.L’autre jour il interrogeait des petits enfants, et, après plusieursquestions, ils confondirent le tout ensemble, de sorte que, ve-nant à leur demander qui élait la Vierge, ils répondirent tousl’un après l’autre que c’était le créateur du ciel et de la terre. 11ne fut point ébranlé par les petits enfants; mais voyant que deshommes, des femmes et même des vieillards disaient la mêmechose, il en fut persuadé, et se rendit à l’opinion commune.Enfin il ne savait plus où il en était ; et si je ne fusse arrivée là-dessus, il ne s’en fût jamais tiré : cetle nouvelle opinion eût bienfait un autre désordre que le mouvement des petites parties.Adieu, ma très-chère enfant; vous voyez bien que ce qui s’ap-pelle se chatouiller pour se faire rire, c’est justement ce que nousfaisons. Je vous embrasse très-tendrement, et vous prie de melaisser penser à vous et vous aimer de tout mon cœur.
71. A madame de Grignan.
Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671.
Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lec-tures. Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres.Celui dont il s’agit présentement, c’est cette Morale de Nicole ;