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LETTRES
74. A madame de Grignan.
Aux Rochers, mercredi 4 novembre 167t.
Ah! ma fille, il y a aujourd’hui deux ans qu’il se passa uneétrange scène à Livry *, et que mon cœur fut dans une terriblepresse : mais il faut passer légèrement sur de tels souvenirs. Ily a de certaines pensées qui égratignent la tête. Parlons un peude M. Nicole; il y a longtemps que nous n’en avons rien dit. Jetrouve votre réllexion fort bonne et fort juste sur l’indifférencequ’il veut que nous ayons pour l’approbation ou l’improbationdu prochain. Je crois, comme vous, qu’il faut un peu de grâce,et que la philosophie seule ne suffit pas. Il nous met à si hautprix la paix et l’union avec le prochain, et nous conseille de l’ac-quérir aux dépens de tant de choses, qu’il n’y a pas moyenaprès cela d’être indifférente sur ce que le monde pense de nous.Devinez ce que je fais, je recommence ce traité; je voudrais bienen faire un bouillon et l’avaler. Ce qu’il dit de l’orgueil et del’amour-propre, qui se trouvent dans toutes les disputes et quel’on couvre du beau nom de l’amour de la vérité, est une chosequi me ravit. Enfin ce traité est fait pour bien du monde, maisje crois qu’on n’a eu principalement que moi en vue. Il dit quel’éloquence et la facilité de parler donnent un certain éclat auxpensées ; cette expression m’a paru belle et nouvelle ; le mot d’é-clat est bien placé, ne le trouvez-vous pas? Il faut que nous re-lisions ce livre à Grignan ; si j’étais votre garde pendant votrecouche , ce serait notre fait : mais que puis-je vous faire de siloin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous, voilà monemploi, et d’avoir bien des inquiétudes qui ne vous serviront derien, mais qu’il est impossible de n’avoir pas. Cependant j’aidix ou douze ouvriers en l'air qui élèvent la charpente de machapelle, qui courent sur les solives, qui ne tiennent à rien,qui sont à tout moment sur le point de se rompre le cou, quime font mal au dosa force de leur aider d’en bas. On songe àce bel effet de la Providence que fait la cupidité, et l’on remercieDieu qu’il y ait des hommes qui, pour douze sous, veuillent bienfaire ce que d’autres ne feraient pas pour cent mille écus. « O« trop heureux ceux qui plantent des choux ! quand ils ont un« pied à terre, l’autre n’en est pas loin. » Je tiens ceci d’un bonauteur s . Nous avons aussi des planteurs qui font des allées nou-velles, et dont je tiens moi-même les arbres quand il ne pleutpas à verse ; mais le temps nous désole et fait qu’on souhaiteraitun sylphe pour nous porter à Paris. Madame de La Fayette me
* II s’agit encore ici de la fausse couche de madame de Grignan.
* Rabelais, dans Panurye,