Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
162
JPEG-Download
 

1G2

LETTRES

égaré : vous pouvez penser avec quelle joie je le reçus. Je nypus faire réponse, parce que madame de La Fayette, madame deSaint-Gerand, madame de Villars, me vinrent embrasser. Vousavez tous les étonnements que doit donner un malheur commecelui de M. de Lauzun ; toutes vos réflexions sont justes et natu-relles ; tous ceux qui ont de lesprit les ont faites, mais on com-mence à ny plus penser : voici un bon pays pour oublier lesmalheureux. On a su quil avait fait son voyage dans un si granddésespoir, qubn ne le quittait pas dun moment. On voulut lefaire descendre de carrosse à un endroit dangereux ; il répondit :Ces malheurs- ne sont pas faits pour moi. Il dit quil est inno-cent à légard du roi ; mais que son crime est davoir des enne-mis trop puissants 1 . Le roi na rien dit, et ce silence déclareassez la qualité de son crime. Il crut quon le laisserait à Pierre-Encise, et il commençait à Lyon à faire ses compliments àM. dArtagnan ; mais quand il sut quon le menait à Pignerol,il soupira, et dit : Je suis perdu. On avait grand pitié de sa dis-grâce dans les villes il passait : il faut avouer aussi quelleest extrême.

Le roi envoya quérir dans ce temps- M. de Marsillac, et luidit : « Je vous donne le gouvernement de Berri, quavait Lau-« zun. » Marsillac répondit : « Sire, que Votre Majesté, qui sait« mieux les règles de lhonneur que personne du monde, se sou-« vienne, sil lui plaît, que je nétais pas ami de Lauzun ; quelle« ait la bonté de se mettre un moment à ma place, et quelle« juge si je dois accepter la grâce quelle me fait. Vous êtes,« dit le roi, trop scrupuleux; jen sais autant quun autre-« dessus; mais vous nen devez faire aucune difficulté. Sire,« puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette à ses pieds pour« la remercier. Mais, dit le roi, je vous ai donné une pension« de douze mille francs, en attendant que vous eussiez quelque« chose de mieux. Oui, sire, je la remets entre vos mains.« Et moi, dit le roi, je vous la donne une seconde fois, et je men« vais vous faire honneur de vos beaux seoliments. » En disantcela, il se tourne vers ses ministres, leur conte les scrupules deM. de Marsillac, et dit : « Jadmire la différence : jamais Lau-« zun navait daigné me remercier du gouvernement de Berri ;« il nen avait pas pris les provisions; et voilà un homme-« nétré de reconnaissance. » Tout ceci est extrêmement vrai,M. de La Rochefoucauld vient de me le conter. Jai cru que vousne haïriez pas ces détails; si je me trompais, mandez-le moi.Ce pauvre homme est très-mal de sa goutte, et bien pis que lesautres années : il ma bien parlé de vous ; il vous aime toujours

1 Madame de Monteapan et Lou voi*.