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LETTRES
égaré : vous pouvez penser avec quelle joie je le reçus. Je n’ypus faire réponse, parce que madame de La Fayette, madame deSaint-Gerand, madame de Villars, me vinrent embrasser. Vousavez tous les étonnements que doit donner un malheur commecelui de M. de Lauzun ; toutes vos réflexions sont justes et natu-relles ; tous ceux qui ont de l’esprit les ont faites, mais on com-mence à n’y plus penser : voici un bon pays pour oublier lesmalheureux. On a su qu’il avait fait son voyage dans un si granddésespoir, qu’bn ne le quittait pas d’un moment. On voulut lefaire descendre de carrosse à un endroit dangereux ; il répondit :Ces malheurs-là ne sont pas faits pour moi. Il dit qu’il est inno-cent à l’égard du roi ; mais que son crime est d’avoir des enne-mis trop puissants 1 . Le roi n’a rien dit, et ce silence déclareassez la qualité de son crime. Il crut qu’on le laisserait à Pierre-Encise, et il commençait à Lyon à faire ses compliments àM. d’Artagnan ; mais quand il sut qu’on le menait à Pignerol,il soupira, et dit : Je suis perdu. On avait grand’ pitié de sa dis-grâce dans les villes où il passait : il faut avouer aussi qu’elleest extrême.
Le roi envoya quérir dans ce temps-là M. de Marsillac, et luidit : « Je vous donne le gouvernement de Berri, qu’avait Lau-« zun. » Marsillac répondit : « Sire, que Votre Majesté, qui sait« mieux les règles de l’honneur que personne du monde, se sou-« vienne, s’il lui plaît, que je n’étais pas ami de Lauzun ; qu’elle« ait la bonté de se mettre un moment à ma place, et qu’elle« juge si je dois accepter la grâce qu’elle me fait. — Vous êtes,« dit le roi, trop scrupuleux; j’en sais autant qu’un autre là-« dessus; mais vous n’en devez faire aucune difficulté. — Sire,« puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette à ses pieds pour« la remercier. — Mais, dit le roi, je vous ai donné une pension« de douze mille francs, en attendant que vous eussiez quelque« chose de mieux.— Oui, sire, je la remets entre vos mains. —« Et moi, dit le roi, je vous la donne une seconde fois, et je m’en« vais vous faire honneur de vos beaux seoliments. » En disantcela, il se tourne vers ses ministres, leur conte les scrupules deM. de Marsillac, et dit : « J’admire la différence : jamais Lau-« zun n’avait daigné me remercier du gouvernement de Berri ;« il n’en avait pas pris les provisions; et voilà un homme pé-« nétré de reconnaissance. » Tout ceci est extrêmement vrai,M. de La Rochefoucauld vient de me le conter. J’ai cru que vousne haïriez pas ces détails; si je me trompais, mandez-le moi.Ce pauvre homme est très-mal de sa goutte, et bien pis que lesautres années : il m’a bien parlé de vous ; il vous aime toujours
1 Madame de Monteapan et Lou voi*.