Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
172
JPEG-Download
 

1

172

LETTRES

coadjuteur, et le présomptueux Adhéinar : nest-ce pas commeje les nommais lautre jour ?

83. A madame de Grignan.

A Paris , mercredi ao janvier 1672.

Voilà les Maximes de M. de La Rochefoucauld revues, corri-gées et augmentées ; cest de sa part que je vous les envoie : ily en a de divines; et, à ma honte, il y en a que je nentendspoint; Dieu sait comme vous les entendrez. Il y a un démêlé entrelarchevêque de Paris 1 et larchevêque de Reims : cest pour unecérémonie. Paris veut que Reims demande permission dofficier ;Reims jure quil nen fera rien : on dit que ces deux hommes nesaccorderont jamais bien, quils ne soient à trente lieues lunde lautre : ils seront donc toujours mal. Cette cérémonie est unecanonisation dun Borgia, jésuite; toute la musique de lOpéray fait rage : il y a des lumières jusque dans la rue Saint-An-toine; on sy tue. Le vieux Mérinville* est mort sans y êtreallé.

Ne vous trompez-vous point, ma chère fille, dans lopinionque vous avez de mes lettres? Lautre jour, un pendard dhommevoyant ma lettre infinie, me demanda si je pensais quon pùtlire cela.: jen tremblai, sans dessein toutefois de me corriger;et, me tenant à ce qüe vous men dites, je ne vous épargneraiaucune bagatelle, grande ou petite, qui vous puisse divertir; pourmoi, cest ma vie et mon unique plaisir que le commerce quejai avec vous ; toutes choses sont ensuite bien loin après. Jesuis en peine de votre petit frère : il a bien froid, il campe, ilmarche vers Cologne pour un temps infini : jespérais de le voircet hiver, et le voilà. Enfin, il se trouve que mademoiselle dAd-hémar est la consolation de ma vieillesse : je voudrais aussi quevous vissiez comme elle maime, comme elle mappelle, commeelle membrasse ; elle nest point belle, mais elle est aimable ;elle a un son de voix charmant ; elle est blanche, elle est nette ;enfin je laime. Vous me paraissez folle de votre fils, jen suisfort aise; on ne saurait avoir trop de fantaisies, musquées oupoint musquées, il nimporte.

Il y a demain un bal chez Maimme ; jai vu chez Mademoisellelagitation des pierreries : cela ma fait souvenir de nos tribula-tions passées, et plût à Dieu y être encore ! Pouvais-je être mal-heureuse avec vous? Toute ma vie est pleine de repentir : M. Ni-cole, ayez pitié de moi, et me faites bien envisager les ordres dela Providence. Adieu, ma chère fille ; je noserais dire que je

1 llarlay de Champvallon.

* François Desmontiers, comte de Mérinvllle, qui avait été lieutenant-général dugouvernement de Provence.