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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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DE MADAME DE SÉYIGNÉ.

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la mort 1 ; car il fallait en un certain endroit quelle eût perduconnaissance ; elle loublia, et reconnut fort bien des gens quientraient.

Adieu, ma très-chère, ma très-aimable; ne trouvez-vous pasquil y a bien longtemps que nous sommes séparées? Je suisfrappée de cette douleur dune manière tellement importune,quelle me serait insupportable, si je naimais à vous aimer au-tant que je fais, quelques peines qui y soient attachées.

89. A madame de Grignan*

A Paris , vendredi au soir, a6 février 1673.

Jai reçu la lettre que vous mavez écrite pour M. de La Va-lette : tout mest cher de ce qui vient de vous : je lui veux faireavoir Pellisson pour rapporteur, afin de voir sil sait bien fairele maître des requêtes ; je ne le puis croire, si je ne le vois.

Cette pauvre Madame * est toujours à lagonie, cest une choseétrange que létat elle est. Mais tout est en émotion dansParis : le courrier dEspagne est revenu ; il dit que non-seule-ment la reine dEspagne se tient au traité des Pyrénées, qui estde ne point accabler ses alliés, mais quelle défendra les Hol-landais de toute sa puissance : voilà donc la plus grande guerredu monde allumée ; et pourquoi? Cest bien proprement lespetits soufflets; vous en souvient-il? Nous allons attaquer laFlandre ; les Hollandais se joindront aux Espagnols ; Dieu nousgarde des Suédois, des Anglais, des Allemands; je suis assom-mée de cette nouvelle. Je voudrais bien que quelque ange vou-lût descendre du ciel pour calmer tous les esprits et faire lapaix.

Notre cardinal (de Retz) est toujours malade ; je lui rends degrands soins : il vous aime toujours; il compte que vous laimezaussi.

Je vous éclaircirai un peu mieux lalfaire dont vous me par-lâtes lautre jour. Mais M. le comte de Guiche ni M. de Longue-ville nen sont point, ce me semble : enfin je vous en instruirai.M. de Boufflers a tué un homme après sa mort; il était dans sabière et en carrosse, on le menait à une lieue de Boufflers pourlenterrer; son curé était avec le corps. On verse ; la bière coupele cou au pauvre curé. Hier un homme versa en revenant deSaint-Germain ; il se creva le cœur, et mourut dans le carrosse.

Madame Scarron, qui soupe ici tous les soirs, et dont la com-pagnie est délicieuse, samuse et se joue avec votre fille ; elle latrouvejolie, et point du tout laide. Celte petite appelait hier

* De la princesse de Contt.

* Seconde femme de Gaston, duc d'Orléans , morte le 3 avril suivant.