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LETTRES
l’abbé Têtu son papa : il s’en défendit par de très-bonnes raisons,et nous le crûmes. Je vous embrasse, ma très-aimable; je vousmandai tant de choses en dernier lieu, qu’il me semble que jen’ai rien à dire aujourd’hui ; je vous assure pourtant que je nedemeurerais pas court, si je voulais vous dire tous les senti-ments que j’ai pour vous.
90. A madame de Grignan.
A Livry, mardi i«r mars 1672.
Je commence ma lettre aujourd’hui, ma fille, jour de mardigras; je l’achèverai demain. Si vous êtes à Sainte-Marie, je suischez notre abbé, qui a depuis deux jours un petit dérèglementqui lui donne de l’émotion ; je n’en suis pas encore en peine ;mais j’aimerais mieux qu’il se portât tout-à-fait bien. Madamede Coulanges et madame Scarron me voulaient mener à Vin-cennes; M. de La Rochefoucauld voulait que j’allasse chez lui en-tendre lire une comédie de Molière 1 ; mais, en vérité, j’ai toutrefusé avec plaisir; et me voilà à mon devoir, avec la joie et latristesse de vous écrire : il y a longtemps vraiment que je vousécris. Vous êtes donc à Sainte-Marie, ne voulant pas laisseréchapper un moment de la douleur que vous avez de la mort dupauvre chevalier; vous la voulez sentir à longs traits, sans enrien rabattre, sans aucune distraction; cette application à fairevaloir et à vouloir sentir toute votre tristesse, me parait d’unepersonne qui n’est pas si embarrassée qu’une autre * d’avoir desoccasions de s’affliger; j’en prends à témoin votre cœur.
Voilà donc votre carnaval échappé de la fureur des réjouis-sances publiques ; sauvez-vous aussi de l’air de la petite vérole :je crains pour vous beaucoup plus que vous. Nous avons icimadame de LaTroche : il est vrai qu’elle sait arriver à Paris ; sonséjour de l’année passée fut bien abîmé à mon égard, dans l’ex-trême douleur de vous perdre. Depuis ce temps, ma chère en-fant, vous êtes arrivée partout, comme vous dites; mais pointdu tout à Paris. Vos réflexions sur l’espérance sont divines : siBourdelot 3 les avait faites, tout l’univers le saurait; vous nefaites pas tant de bruit pour faire des merveilles : le malheur dubonheur est tellement bien dit, qu’on ne peut trop aimer une
1 Probablement les Femmes savantes, représentées le n mars 1672.
3 Allusion à la comtesse deFiesque, qui avait perdu madame de Guercliy, safille, au mois de janvier précédent, ef dont madame de Scudéri disait : • La com-
• tesse est bien embarrassée d’une affliction. * A quoi Bussy répondit : Je crois que
• la joie lui est bien aussi chère que ses enfants. *
5 Pierre Michon, connu sous le nom de l'abbé Bourdelot. Il avait été médecin duprince de Condé, père du grand Condé ; il le fut ensuite de la reine Ghristiae. Ma-dame de La Baume et Bourdelot avaient écrit une petite pièce Contre l'Espérance ,et la princesse palatine y fit une réponse.