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LETTRES
bizarre ; la fable est jolie, mais ce n’est rien au prix de celles quisuivront. Je ne sais ce que c’est que Pot au lait *.
J’ai souvent des nouvelles de mon pauvre enfant; la guerreme déplaît fort, pour lui premièrement, et puis pour les autresque j’aime. Madame de Vaudemont est à Anvers, nullement dis-posée à revenir ; son mari est contre nous. Madame de Cour-celles 8 sera bientôt sur la sellette ; je ne sais si elle touchera ilpetto adamantino de M. d’Avaux 3 ; mais jusqu’ici il a été aussirude à la Tournelle que dans sa réponse. Ma fille , j’écris sansmesure, encore faut-il finir : en écrivant aux autres, on est aised’avoir écrit; et moi, j’aime à vous écrire par-dessus touteschoses. J’ai mille amitiés à vous faire de M. de La Rochefoucauld,de notre cardinal, de Barillon, et surtout de madame Scarron,qui vous sait bien louer à ma fantaisie ; vous êtes bien selon songoût. Pour M. et madame de Coulanges, M. l’abbé, ma tante,ma cousine, la Mousse, c’est un cri général pour me prier deparler d’eux ; mais je ne suis pas toujours en humeur de fairedes litanies : j’en oublie encore : en voilà pour longtemps. Lepauvre Ripert est toujours au lit : il me vient des pensées sur sonmal; que diantre a-t-il? J’aime toujours ma petite enfant, mal-gré les divines beautés de son frère.
Adieu, ma chère enfant, j’embrasse votre comte; je l’aimeencore mieux dans son appartement que dans le vôtre. Hélas!quelle joie de vous voir belle taille, en santé, en état d’aller, detrotter comme une autre. Donnez-moi le plaisir de vous revoirainsi.
92. A madame de Grignan.
A Paris, mercredi 16 mars 1672.
Vous me parlez de mon départ : ah! ma fille, je languis danscet espoir charmant ; rien ne m’arrête que ma tante 4 , qui semeurt de douleur et d’hydropisie : elle me brise le cœur par l’é-tat où elle est, et par tout ce qu’elle dit de tendre et de bon sens ;son courage, sa patience , sa résignation, tout cela est admira-ble. M. d’Hacqueville et moi, nous suivons son mal jour à jour :il voit mon cœur, et la douleur que j’ai de n’être pas libre toutprésentement : je me conduis par ses avis; nous verrons entreci et Pâques: si son mal augmente, comme il a fait depuis que jesuis ici, elle mourra entre nos bras ; si elle reçoit quelque soula-
1 Autre fable de La Fontaine, dont la moralité est la même que celle du Curé etle Mort. Voyez la fable x du livre Vil.
* L’une des plus belles femmes de son temps, et des moins sages. Elle était fillede Joachim de Lénoncourt, marquis de Marollcs, et d’Isabelle-Clairc-Eugénie deCromerg.
3 Le président de Mesmes, père du premier président de ce nom.
4 Henriette de Coulanges,, marquise de La Trousse.^