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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

vous jugerez par que, depuis votre départ, le monde ne s'estpoint subtilisé : vous voyez comme nous sommes simples en cepays-ci. Jai une grande impatience de savoir ce qui se serapassé à votre voyage de la Sainte-Baume 1 * 3 * : cest donc Notre-Dame-des-Anges *. M. le marquis de Vence, qui me rend dessoins très-obligeants, ma fait grandpeur du chemin. 11 a perduson fils aîné : il me fait pitié ; il voudrait bien pleurer, et il secontraint : il me parait extrêmement attaché à tous vos intérêts.

Jai été voir madame de La Fayette avec le cardinal; nous latrouvâmes mieux quà Paris; nous parlâmes fort de vous. Ilsen va lundi ; il vous dira adieu comme il vous a dit bonjour ;il vous aime tendrement, et vous fera réponse sur la proposi-tion dêtre archevêque dAix. Nous composâmes la vie quil fe-rait, toujours déchiré entre le désir de vous voir et la craintédêtre ridicule; nous réglâmes les heures, et nous inventâmesdes supplices pour le premier qui mettrait le nez sur lattache-ment quil aurait pour vous. Cette conversation nous eût menésplus loin que Fleury 8 : dHacqueville et labbé de Pontcarréétaient avec nous ; jétais insolemment avec ces trois hommes.Je men vais tout présentement me promener trois ou quatreheures à Livry : jétouffe, je suis triste ; il faut que le vert nais-sant et les rossignols me redonnent quelque douceur dans les-prit : on ne voit ici que des adieux, des équipages, qui nousempêchent de passer dans les rues. Je reviens demain matinpour faire partir celui de mon fils; mais il ne fera point dem-barras ; ce sont des coffres qui vont par des messagers : il aacheté ses chevaux en Allemagne.. Jai donné de largent à Baril-Ion pour lui donner pendant la campagne. Je suis une marâtre;je dis hier adieu au petit dénaturé *; je pensai pleurer: cettecampagne sera rude, et je ne me fie guère à lui pour se conser-ver, poco duri, pur che sinnalzi. Il en est revenu, cest savraie devise. Adieu, je ne vous en dirai pas davantage aujour-dhui , je men vais à la Sainte-Baume, je men vais dans unlieu je penserai à vous sans cesse, et peut-être trop tendre-ment. Il est bien difficile que je revoie ce jardin, ces allées, cepetit pont, celte avenue, cette prairie, ce moulin, cette petitevue, celte forêt, sans penser à ma très-chère enfant.

Le petit Daquin est premier médecin. La faveur la pu faireautant que le mérite 5 .

1 La Sainte-Baume est une grotte taillée dans le roc, , selon la tradition dupays, on prétend que sainte .Madeleine vint iinirsa vie dans la pénitence.

* Il y avait aussi à Livry une chapelle nommée Notre-Dame-des-Aoges.

3 était alors madame de La Fayette.

* Le chevalier de Grignan, qui avait qnitté le nom dAdhémar.

5 Vers du Cid.