DE MADAME DE SEVIGNÉ.
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chefoucauld. Il est accablé de douleur d’avoir dit adieu à tous sesenfants : au travers de ceia, il m’a priée de vous dire mille ten-dresses de sa part : nous avons fort causé. Tout le monde pleureson fils, son frère, son mari, son amant : il faudrait être bienmisérable pour ne pas se trouver intéressée au départ de laFrance tout entière. Dangeau et le comte de Sault sont venusnous dire adieu : ils nous ont appris que le roi, afin d’éviter leslarmes, est parti ce matin à dix heures, sans que personne l’aitsu, au lieu de partir demain, comme tout le monde le croyait.Il est parti lui douzième : tout le reste courra après. Au lieu d’al-ler à Villers-Colterets, il est allé à Nanteuil, où l’on croit qued’autres, qui ont disparu, se trouveront 1 : il ira demain àSois-sons, et tout de suite, comme il l’avait résolu : si vous ne trou-vez cela galant, vous n’avez qu’à le dire. La tristesse où tout lemonde se trouve est une chose qu’on ne saurait imaginer aupoint qu’elle est. La reine est deméurée régente : toutes les com-pagnies souveraines l’ont été saluer. Voici une étrange guerre,qui commence bien tristement.
98. A madame de Grignan.
A Paris, mercredi 4 mai 1672.
Je ne puis vous dire combien je vous plains, ma fille, com-bien je vous loue, combien je vous admire : voilà mon discoursdivisé en trois points. Je vous plains d’être sujette à des humeursnoires qui vous font assurément beaucoup de mal; je vous loued’en être la maîtresse quand il le faut, et principalement pourM. de Grignan, qui en serait pénétré; c’est une marque de l’a-mitié et de la complaisance que vous avez pour lui ; et je vous ad-mire de vous contraindre pour paraître ce que vous n’êtes pas :voilà qui est héroïque, et le fruit de votre philosophie; vous avezen vous de quoi l’exercer. Nous trouvions l’autre jour qu’il n’yavait de véritable mal dans la vie que les grandes douleurs ;tout le reste est dans l’imagination, et dépend de la manièredont on conçoit les choses : tous les autres maux trouvent leurremède, ou dans le temps, ou dans la modération, ou dans làforce de l’esprit; les réflexions, la dévotion, la philosophie, lespeuvent adoucir. Quant aux douleurs, elles tiennent l’ame etle corps; la vue de Dieu les fait soulfrir avec patience; elle faitqu’on en profite, mais elle ne les diminue point.
Voilà un discours qui aurait tout l’air d’avoir été rapportétout entier du faubourg Saint-Germain*; cependant il est dechez ma pauvre tante, où j’étais l’aigle de la conversation : ellenous en donnait le sujet par ses extrêmes souffrances, qu’elle
1 II paraît qu'il s'agit ici de madame de Montespan.
* C’esl*à-dire de chez madame de La Fayette.