DE MADAME DE SÉVtGNÉ.
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point vu, je lui ai dit tout bas : Si c’était l’oraison funèbre dequelqu’un qui fût vivant, il n’y manquerait pas. Cette folie a faitrire Guitaut, sans aucun respect pour la pompe funèbre. Machère enfant, quelle espèce de lettre est-ce ceci? Je pense que jesuis folle : à quoi peut servir une si grande narration ? Vraiment,j’ai bien satisfait le désir que j’avais de conter.
Le roi est à Charleroi, et y fera un assez long séjour. Il n’y apoint encore de fourrages, les équipages portent la famine aveceux : on est assez embarrassé dès le premier pas de cette cam-pagne. Guitaut m’a montré votre lettre, et à l’abbé, envoyez-moi ma mère. Ma fille, que vous êtes aimable! et que vousjus-tiliez agréablement l’excessive tendresse qu’on voit que j’ai pourvous ! Ilélas ! je ne songe qu’à partir, laissez-m’en le soin ; jeconduis des yeux toutes choses; et si ma tante prenait le che-min de languir, en vérité je partirais. Vous seule au monde mepouvez faire résoudre à la quitter dans un si pitoyable état ;nous verrons : je vis au jour la journée, et n’ai pas encore lecourage de rien décider ; un jour je pars, le lendemain je n’ose ;enfin vous dites vrai, il y a des choses bien désobligeantes dansla vie. Vous me priez de ne point songer à vous en changeant demaison ; et moi, je vous prie de croire que je ne songe qu’à vous,et que vous m’êtes si extrêmement chère, que vous faites toutel’occupation de mon cœur. J'irai coucher demain dans ce joliappartement où vous serez placée sans me déplacer. Demandezau marquis d’Oppède, il l’a vu ; il dit qu’il s’en va vous trouver.Hélas ! qu’il est heureux ! Adieu, ma belle petite ; vous êtes aubout du monde, vous voyagez; je crains votre humeur hasar-deuse : je ne me fie ni à vous, ni à M. de Grignan. Il est vraique c’est une chose étrange, comme vous dites, de se trouver àAix après avoir fait cent lieues, et au Saint-Pilon 1 après avoirgrimpé si haut. Il y a quelquefois dans vos lettres des endroitsqui sont très-plaisants, mais il vous échappe des périodes commedans Tacite ; j’ai trouvé cette comparaison, il n'y a rien de plusvrai. J’embrasse Grignan et le baise à la joue droite, au-dessousde sa touffe ébouriffée s .
100. A madame de Grignan.
A Paris, vendredi 30 mai 1673.
Je comprends fort bien, ma tille, et l’agrément, et la magni-ficence, et la dépense de votre voyage ; je l’avais dit à notre abbécomme une chose pesante pour vous : mais ce sont des néces-sités. Il faut cependant examiner si l’on veut bien courir le ha-
‘ Le Saint-Pilon est une chapelle eu forme de dôme, bâtie au-dessus du rocherde la Sainte-Baume.
9 Allusion à des bouts-rimés que madame de Griçnan avait faits à Livry.