LETTRES
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sard del’ablme où conduira grande dépense ; nous en parlerons.U n’importe guère d’avoir du repos pour soi-même: quand onentre véritablement dans les intérêts des personnes qui nous sontchères, et qu’on sent tous leurs chagrins peut-être plus qu'elles-mêmes, c’est le moyen de n’avoir guère déplaisirs dans la vie,et il faut être bien enragée pour l’aimer autant qu’on fait. Je disla même chose de la santé; j’en ai beaucoup, mais à quoi mesert-elle ? à garder ceux qui n’en ont point. La lièvre a repristraîtreusement à madame de La Fayette ; ma tante est bien plusmal que jamais ; elle s’en va tous les jours : que fais-je ? je sorsde chez ma tante, et je vais chez cette pauvre Fayette; et puisje sors de chez La Fayette pour revenir chez ma tante. Ni Livry,ni les promenades, ni ma jolie maison, tout cela ne m’est derien : il faut pourtant que je coure à Livry un moment, car jen’en puis plus. Voilà comme là Providence partage les chagrinset les maux : après tout, les miens ne sont rien en comparaisonde l’état où est ma pauvre tante. Ah ! noble indifférence, où êtes-vous? Il ne faut que vous pour être heureuse, et sans vous toutest inutile: mais puisqu’il faut souffrir de quelque façon que cesoit, il vaut encore mieux souffrir par là que par les autres en-droits. J’ai vu madame de Martel chez elle, et je lui ai dit tout ceque vous pouvez penser; son mari lui a écrit des ravissementsde votre beauté; il est comblé de vos politesses, il vous loue etvous admire. Sa femme m’était venue chercher pour me mon-trer cette lettre ; je la trouvai enfin, et je vous acquittai de tout.Rien n’est plus romanesque que vos fêtes sur la mer, et vos fes-tins dans le Royal-Louis, ce vaisseau d’une si grande réputa-tion. Le véritable Louis est en chemin avec toute son armée ; leslettres ne disent rien de positif, par la raison qu’on ne sait pointoù l’on va. Il n’est plus question de Maestricht; on dit qu’on vaprendre trois places, l’une sur le Rhin, l’autre surl’Yssel, et latroisième tout auprès ; je vous manderai leurs noms quand jeles saurai. Rien n’est plus confus que toutes les nouvelles del’armée : ce n’est pas faire sa cour que d’en mander, ni de semêler de deviner et de raisonner: Les lettres sont plaisantes àvoir : vous jugez bien que je passe ma vie avec des gens qui ontdes fils assez bien instruits ; mais il est vrai que le secret estgrand sur les intentions de Sa Majesté. L’autre jour, un hommede bonne maison 1 écrivait à un de ses amis : Je vous prie de memander où nous allons, et si nous passerons l’Yssel, ou si nousassiégerons Maestricht. Vous pouvez juger par là des lumièresque nous avons ici : je vous assure que le cœur est en presse.Vous êtes heureuse d’avoir votre cher mari en sûreté, qui n’ad’autre fatigue que de voir toujours votre chien de visage dans
1 M. le Duc.