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LETTRES
cher d’une ville pour qu’elle se rende à lui. Sans l’excès de bra-voure de M. de Longueville, qui lui a causé la mort et à beaucoupd’autres, tout aurait été à souhait; mais, en vérité, la Hollandeentière ne vaut pas un tel prince, N’oubliez pas d'écrire à M. deLa Rochefoucauld sur la mort de son chevalier et la blessurede M. de Marsillac ; n’allez pas vous fourvoyer : voilà ce quil'afflige. Hélas! je mens; entre nous, ma fille, il n’a pas senti laperte du chevalier, et il est inconsolable de celui que tout lemonde regrette. Il faut écrire aussi au maréchal du Plessis. Tousnos pauvres amis sont encore en santé. Le petit La Troche 1 apassé des premiers à la nage; on l’a distingué. Si je ne suis en-core ici, dites-en un mot à sa mère, cela lui fera plaisir.
Ma pauvre tante me pria l’autre jour, par signes, de vous foiremille amitiés, et de vous dire adieu; elle nous fit pleurer ; ellea été en peine de la pensée de votre maladie; notre abbé vousen fait mille compliments ; il faut que vous lui disiez toujoursquelque petite douceur, pour soutenir l’extrême envie qu’il a devous aller voir. Vous êtes présentement à Grignan ; j’espère quej’y serai à mon tour aussi bien que les autres : hélas ! je suistoute prête. J’admire mon malheur ; c’est assez que je désirequelque chose, pour y trouver de l’embarras. Je suis très-con-tente des soins et de l'amitié du coadjuteur ; je ne lui écriraipoint, il m’en aimera mieux ; je serai ravie de le voir et de cau-ser avec lui.
105. A madame de Grignan.
A. Paris, vendredi i Br juillet 1672.
Enfin, ma fille, notre chère tante a fini sa malheureuse vie :la pauvre femme nous a fait bien pleurer dans cette triste occa-sion ; et pour moi, qui suis tendre aux larmes, j’en ai beaucouprépandu. Elle mourut hier matin à quatre heures, sans que per-sonne s’en aperçût ; on la trouva morte dans son lit : la veille,elle était extraordinairement mal, et, par inquiétude, elle voulutse lever ; elle était si faible, qu’elle ne pouvait se tenir dans sachaise, et s’affaissait et coulait jusqu’à terre; onia relevait.Mademoiselle de La Trousse se ilattait, et trouvait que c’étaitqu’elle avait besoin de nourriture ; elle avait des convulsions àla bouche: ma cousine disait que c’étaitun embarras que le laitavait fait dans sa bouche et dans ses dents : pour moi, je latrouvai très-mal. A onze heures, elle me fit signe de m’en aller :je lui baisai la main; elle me donna sa bénédiction, et je partis;ensuite elle prit son lait, par complaisance pour mademoisellede La Trousse; mais, en vérité, elle ne put rien avaler, et ellelui dit qu’elle n’en pouvait plus ; on la recoucha , elle chassa
» François-Martin de Savonières de La Troche, alors âj;é de seize ans.