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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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J 00. A madame de Grîgnan.

A Livry, dimanche au soir , 3 juillet 1672.

Ah ! ma l'ille, jai bien des excuses à vous faire de la lettre queje vous ai écrite ce matin en partant pour venir ici. Je navaispoint reçu votre lettre ; mon ami de la poste mavait mandé queje nen avais point; jétais au désespoir. Jai laissé le soin àmadame de La Troche de vous mander toutes les nouvelles, et jesuis partie-dessus. Il est dix heures du soir, et M. de Coulan-ges, que jaime comme ma vie, et qui est le plus joli homme dumonde, menvoie votre lettre qui était dans son paquet; et, pourme donner cette joie, il ne craint point de faire partir son la-quais au clair de la lune : il est vrai, mon enfant, quil ne sestpoint trompé dans lopinion de mavoir fait un grand plaisir. Jesuis fâchée que vous ayez perdu un de mes paquets; comme ilssont pleins de nouvelles, cela vous dérange, et vous ôte du trainde ce qui se passe.

Vous devez avoir reçu des relations fort exactes ; elles vous au-ront fait voir que le Rhin était mal défendu : le grand miracle,cest de lavoir passé à la nage. M. le Prince et ses Argonautesétaient dans un bateau : les premières troupes quils rencontrè-rent au-delà demandaient quartier, quand le malheur voulut queM. de Longueville, qui sans doute ne lentendit pas, s'approchede leurs retranchements, et, poussé dune bouillante ardeur, ar-rive à la barrière, il tue le premier qui se trouve sous samain : en même temps on le perce de cinq ou six coups. M. leDuc le suit, M. le Prince suit son fils, et tous tes autres suiventM. le Prince. Voilà se lit la tuerie, quon aurait, comme vousvoyez, très-bien évitée, si lon avait su lenvie que ces gens-avaient de se rendre ; mais tout est marqué dans lordre de laprovidence.

Le comte de Guiche a fait une action dont le succès le couvrede gloire; car, si elle eût tourné autrement, il eût été criminel.Il se charge de reconnaître si la rivière est guéable; il ditquoui : elle ne lest pas; des escadrons entiers passent à la nagesans se déranger ; il est vrai quil passe le premier : cela nesest jamais hasardé; cela réussit; il enveloppe des escadrons,et les force à se rendre. Vous voyez bien que son bonheur et savaleur ne se sont point séparés ; mais vous devez avoir de grandesrelations de tout cela.

Le chevalier de Nantouillet 1 était tombé de cheval : il va aufond de leau, il revient, il retourne, il revient encore; enfin iltrouve la queue dun cheval, il sy attache; ce cheval le mèneà bord, il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux

1 François Duprat, descendant du chancelier.