Uli MADAME DE SÊVIGNÊ
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coups dans son chapeau, et revient gaillard. Voilà qui est d’unsang-froid qui me fait souvenir d'Oronte, prince des Massagètes.
Au reste, il n’est rien de plus vrai que M. de Longueville avaitété à confesse avant que de partir : comme il ne se vantait ja-mais de rien, il n’en avait pas même fait sa cour à madamesa mère; mais ce fut une confession conduite par nos amis(de Port-Royal) , et dont l’absolution fut différée plus de deuxmois. Cela s’est trouvé si vrai, que madame de Longueville n’enpeut pas douter : vous pouvez penser quelle consolation ! Il faisaitune infinité de libéralités et de charités que personne ne savait, etqu’il ne faisait qu’à condition qu’on n’en parlât point : jamaisun homme n’a eu tant de solides verlus; il ne lui manquait quedes vices, c’est-à-dire un peu d’orgueil, de vanité, de hauteur;mais, du reste, jamais on n’a été si près de la perfection : Pagolui,pago ilmondo; il était au-dessus des louanges: pourvu qu’ilfût content de lui, c’était assez. Je vois souvent des gens qui sontencore fort éloignés de se consoler de cette perle ; mais pourtout le gros du monde, ma pauvre enfant, cela est passé : cettetriste nouvelle n’a assommé que trois ou quatre jours, la mortde Madame dura bien plus longtemps. Les intérêts particuliersde chacun pour ce qui se passe à l’armée, empêchent la grandeapplication pour les malheurs d’autrui. Depuis ce premier combat,il n’a été question que de villes rendues, et de députés qui vien-nent demander la grâce d’être reçus au nombre des sujets nou-vellement conquis de Sa Majesté.
N’oubliez pas d’écrire un petit mot à La Troche, sur ce que son(ils s’est distingué et a passé à la nage; on l’a loué devant le roi,comme un des plus hardis. Il n’y a nulle apparence qu’on se dé-fende contre une armée si victorieuse. Les Français sont jolis as-surément ; il faut que tout leur cède pour les actions d’éclat etde témérité ; enfin il n’y a plus de rivière présentement qui servede défense contre leur excessive valeur.
Au reste, voici bien des nouvelles. J’avais amené ici ma petiteenfant pour y passer l’été; j’ai trouvé qu’il y fait sec, il n’y apoint d’eau ; la nourrice craint de s’y ennuyer : que fais*-je, àvotre avis? Je la ramènerai après-demain chez moi tout paisible-ment; elle sera avec la mère Jeanne, qui fera leur petit ménage;madame de Sanzei sera à Paris ; elle ira la voir ; j’en saurai desnouvelles très-souvent. Voilà qui est fait, je change d’avis : mamaison est jolie, et ma petite ne manquera de rien; il ne fautpas croire que Livry soit charmant pour une nourrice commepour moi. Adieu, ma divine enfant; pardonnez le chagrin que.j’avais d’avoir été si longtemps sans recevoir de vos lettres;elles me sont toujours si agréables, qu’il n’y a que vous quipuissiez me consoler de n’en avoir point.