DK MADAME DE SÉVIGNÈ.
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M. de Guitaut est à Epoisses : il envoie tous les jours ici poursavoir quand j’arriverai, et pour m’emmener chez lui; mais cen’est pas ainsi qu’on fait ses affaires. J’irai pourtant le voir, etvous prévoyez bien que nous parlerons de vous. Je vous pried’avoir l’esprit en repos sur tout ce que je dirai ; je ne suis pasassurément fort imprudente. Nous vous écrirons, Guitaut et moi.Je ne puis m’accoutumer à ne vous plus voir ; et si vous m’ai-mez, vous m’en donnerez une marque certaine cette année.Adieu, mon enfant ; j’arrive, je suis un peu fatiguée; quand j’au-rai les pieds chauds, je vous en dirai davantage.
Kl. A madame de Grignan.
A Epoisses, mercredi i 5 octobre 1673.
Je n’aclievai qu’avant-hier toutes mes affaires à Bourbilly, etle même jour je vins ici, où l’on m’attendait avec quelque im-patience. J’ai trouvé le maître et la maîtresse du logis avec toutle mérite que vous leur connaissez, et la comtesse (de Fiesque)qui part, et qui donne de la joie à tout un pays. J’ai mené avecmoi monsieur et madame de Toulongeon, qui ne sont pas étran-gers dans celte maison : il est survenu encore madame de Clia-telus, et M. le marquis de Bonneval, de sorte que la compagnieest complète. Cette maison est d’une grandeur et d’une beautésurprenantes ; M. de Guitaut 1 se divertit fort à la faire ajuster, ety dépense bien de l’argent : il se trouve heureux de n’avoir pointd’autre dépense à faire. Je plains ceux qui ne peuvent pas sedonner ce plaisir. Nous avons causé à l’infini, le maître du logiset moi ; c’est-à-dire j’ai eu le mérite de savoir bien écouter. Onpasserait bien des jours dans cette maison sans s’ennuyer : vousy avez été extrêmement célébrée. Je ne crois pas que j’en pussesortir, si on y recevait de vos nouvelles; mais, ma fille, sansvous faire valoir ce que vous occupez dans mon cœur et dansmon souvenir, cet état d’ignorance m’est insoutenable. Je mecreuse la tête à deviner ce que vous m’avez écrit, et ce qui vousest arrivé depuis trois semaines, et cette application inutile trou-ble fort mon repos. Je trouverai cinq ou six de vos lettres à Pa-ris; je ne comprends pas pourquoi M. de Coulanges ne me lesa pas envoyées, je l’en avais prié. Enfin, je pars demain pourprendre le chemin de Paris ; car vous vous souvenez bien quede Bourbilly on passe devant cette porte où M. de Guitaut vintnous faire un jour des civilités. Je ne serai à Paris que la veillede la Toussaint. On dit que les chemins sont déjà épouvantablesdans cette province. Je ne vous parle point de la guerre : on
1 Guillaume de Pecbpeirou-Comenge, comte de Guitaut. Il était gouverneur tlesIle» Sainte-Marguerite , commandeur des ordres du roi ; il avait été chambellan deM. le prince de Coudé, et honoré de son amitié particulière.