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LETTRES
puis quatorze mois, ne vous trouvent plus : le temps agréablequi est passé rend celui-ci douloureux, jusqu’à ce que j’y soisun peu accoutumée ; mais ce ne sera jaunais assez pour ne passouhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser. Je nedois pas espérer mieux de l’avenir que du passé; je sais ce quevotre absence m’a fait souffrir ; je serai encore plus à plaindre,parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessairede vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez em-brassée en partant; qu’avais-je à ménager? Je ne vous ai pointassez dit combien je suis contente de votre tendresse ; je ne vousai point assez recommandée à M. de Grignan ; je ne l’ai point as-sez remercié de toutes ses politesses et de toute l’amitié qu’il apour moi ; j’en attendrai les effets sur tous les chapitres : il y ena où il a plus d’intérêt que moi, quoique-j’en sois plus touchéeque lui. Je suis déjà dévorée de curiosité ; je n'espère de conso-lation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. Enun mot, ma fille, je ne vis que pour vous : Dieu me fasse lagrâce de l’aimer quelque jour comme je vous aime ! Je songe auxPichons; je suis toute pétrie des Grignans ; je tiens partout. Ja-mais un voyage n’a été si triste que le nôtre; nous ne disonspas un mot. Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours : Hélas!nous revoilà dans les lettres. Assurez M. l’archevêque de monrespect très-terrdre, et embrassez le coadjuteur; je vous re-commande à lui. Nous avons encore diné à vos dépens. VoilàM. de Saint-Géniez qui vient me consoler. Ma fille, plaignez-moide vous avoir quittée.
110. A madame de Grignan.
A Bourbilly, lundi 16 octobre 1673.
Enfin, ma chère fille, j’arrive présentement dans le vieux châ-teau de mes pères. Voici où ils ont triomphé, suivant la modede ce temps-là. Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière,mes magnifiques bois et mon beau moulin, à la même place oùje les avais laissés. Il y a eu ici de plus honnêtes gens que moi ;et cependant, au sortir de Grignan, après vous avoir quittée, jem’y meurs de tristesse. Je pleurerais présentement de tout moncœur, si je m’en voulais croire; mais je m’en détourne, suivantvos conseils. Je vous ai vue ici; Bussy y était, qui nous empê-chait fort de nous y ennuyer. Voilà où vous m’appelâtes marâ-tre d’un si bon ton. On a élagué des arbres devant cette porte,ce qui fait une allée fort agréable. Tout crève ici de blé, et deCaronpas un mot c’est-à-dire pas un sou. Il pleut à verse : jesuis désaccoutumée de ces continuels orages, j’eri suis en colère.
1 Allusion au dialogue de l.ucîen iniiluld Caron, ou le Contemplatrur.