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LETTRES
que vous eussiez entendu La Garde, après dîner, sur la néces-sité de votre voyage ici, pour ne pas perdre vos cinq mille francs,et sur ce qu’il faut que M. de Grignan dise au roi. Si c’était unprocès qu’il fallût solliciter contre quelqu’un qui voulût vousfaire celte injustice, vous viendriez assurément le solliciter;mais comme c’est pour venir en un lieu où vous avez encoremille autres affaires, vous êtes paresseux tous deux. Ah ! la bellechose que la paresse ! En voilà trop ; lisez La Garde, chapitrepremier. Cependant vous aurez du plaisir de voir et de recevoirl’approbation du roi. A propos, on a révoqué tous les édits quinous étranglaient dans notre province : le jour que M. de Chaul-nes l’annonça, ce fut un cri de vive le roi! qui lit pleurer tousles états ; chacun s’embrassait, on était hors de soi : on ordonnaun Te Deum, des feux de joie, et des remerciements publics àM. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous donnons au roipour témoigner notre reconnaissance? Deux millions six centmille livres, et autant de don gratuit; c’est justement cinq mil-lions deux cent mille livres : que dites-vous de cette petitesomme? Vous pouvez juger par là de la grâce qu’on nous a faitede nous ôter les édits.
Mon pauvre tils est arrivé, comme vous savez, et s’en retournejeudi avec plusieurs autres. M. de Monterey est habile homme; ilfait enrager tout le monde : il fatigue notre armée, et la met horsd’état de sortir et d’étre en campagne avant la fin du printemps.Toutes les troupes étaient bien à leur aise pour leur hiver; etquand tout sera bien crotté à Charleroi, il n’aura qu’un pas àfaire pour se retirer. En attendant, M. de Luxembourg ne sau-rait se désopiler. Selon toutes les apparences, le roi ne partirapas sitôt que l’année passée. Si, tandis que nous serons en train,nous faisions quelque insulte à quelques grandes villes, et qu’onvoulût s’opposer aux deux héros 1 , comme il est à présumer queles ennemis seraient battus, la paix serait quasi assurée: voilàce qu’on entend dire aux gens du métier. Il est certain que JL deTurenne est mal avec M. de Louvois ; mais comme il est bienavec le roi et M. Colbert, cela ne fait aucun éclat.
On a fait cinq dames (du palais) : mesdames de Soubise, deChevreuse’, la princesse d’Harcourt, madame d’Albret 3 et ma-dame de Rochefort. Les filles ne servent plus; et madame deRichelieu ( dame d’honneur) ne servira plus aussi; ce seront lesgentilshommes-servants et les maîtres d’hôtel, comme on faisaitautrefois. Il y aura toujours, derrière la reine, madame de Ri-
1 M. le Prince et M. de Turenne.
* Jeanne-Marie Colbert, duchesse de Chevreuse.
3 Marie d’Albret de Pons, femme de Charles Amanieu de Pons, marquis d’Albret,son cousin germain. v