DE MADAME DESÉVIGNÉ.
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pas un voyage de deux mois, comme un homme : tous vos amisavaient la complaisance de me dire que j’avais raison de voussouhaiter avec ardeur : voilà sur quoi je marchais. Vous netrouvez point que tout cela soit ni bon ni vrai, je cède à la né-cessité et à la force de vos raisons ; je veux tâcher de m’y sou-mettre , à votre exemple ; et je prendrai cette douleur, qui n’estpas médiocre, comme une pénitence que Dieu veut que je fasse,et que j’ai bien méritée: il est difficile de m’en donner une meil-leure, ni qui frappe plus droit à mon cœur : mais il faut toutsacrifier, et me résoudre à passer le reste de ma vie, séparéede la personne du monde qui m’est la plus sensiblement chère,qui touche mon goût, mon inclination, mes entrailles; quim’aime plus qu’elle n’a jamais fait : il faut donner tout cela àDieu, et je le ferai avec sa grâce, et j’admirerai sa providence,qui permet qu’avec tant de grandeurs et de choses agréablesdans votre établissement, il s’y trouve des abîmes qui ôtenttous les plaisirs de la vie, et une séparation qui me blesse lecœur à toutes les heures du jour, et bien plus que je ne voudraisà celles de la nuit: voilà mes sentiments, ils ne sont pas exa-gérés, ils sont simples et sincères ; j’en ferai un sacrifice pour monsalut. Voilà qui est fini, je ne vous en parlerai plus, et je méditeraisans cesse sur la force invincible de vos raisons, et sur votreadmirable sagesse dont je vous loue, et que je tâcherai d’imiter.
J’ai fait à mon ami (Corbinelli) toutes vos animosités; cela estplaisant, il les a très-bien reçues : je crois qu’il est venu ici pourréveiller un peu la tendresse de ses vieux amis. Nous avonsIrouvé la pièce des cinq auteurs extrêmement jolie, et très-bienappliquée; le chevalier de Buous l’a possédée deux jours : vosdeux vers sont très-bien corrigés. Voilà mon fils qui arrive ; jem’en vais fermer cette lettre, et je vous en écrirai demain uneautre avec lui, toute pleine des nouvelles que j’aurai reçues deSaint-Germain. On dit que la maréchale de Gramont n’a vouluvoir ni Louvigny ni sa femme; ils sont'revenus de dix lieuesd’ici; nous ne songeons plus qu’il y ait eu un comte de Guicheau monde : vous vous moquez avec vos longues douleurs; nousn’aurions jamais fait ici, si nous voulions appuyer autant surchaque nouvelle. Il tàut expédier; expédiez, à notre exemple.
118. A madame de Grignan.
A Paris, lundi i®» 1 jour de l’an 1674*
Je vous souhaite une heureuse année, ma chère lille ; et dansce souhait je comprends tant de choses, que je n’aurais jamaisfait, si je voulais vous en faire le détail. Je n’ai point encoredemandé votre congé, comme vous le craignez; mais je voudrais