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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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DE MADAME DE SÉVIGNÊ.

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leur ôte foute sorte dhumilité. Je fus hier deux heures touteseule avec les hamadryades; je leur parlai de vous, elles mecontentèrent beaucoup par leur réponse. Je ne sais si ce paystout entier est bien content de moi, car enfin, après avoir jouide toutes ses beautés, je nai pu mempêcher de dire :

Maïs, quoique vous ayez , vous navez point Calixte ;

Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.

Cela est si vrai que je repars après dîner avec joie. La bien-séance na nulle part à tout ce que je fais ; cest ce qui est causeque les excès de liberté que vous me donnez me blessent le cœur.Il y a deux ressources dans le mien que vous ne sauriez com-prendre. Je vous loue d'avoir gagné vingt pisloles; cette perte aparu légère, étant suivie dun grand honneur et dune bonne col-lation. Jai fait vos compliments à nos oncles et cousines, ilsvous adorent, et sont ravis de la relation. Cela leur convient, etpoint du tout en un lieu je vais dîner; cest pourquoi je vousla renvoie. Javais laissé à mon portier une lettre pour Brancas ;je vois bien quon la oubliée. Adieu, ma très-chère et très-ai-mable enfant, vous savez que je suis à vous.

123. A madame de Grignan.

A Livry, lundi 27 mai i6?5.

Quel jour, ma fille, que celui qui ouvre labsence! commentvous a-t-il paru? Pour moi, je lai senti avec toute lamertume ettoute la douleur que javais imaginées, et que javais appréhen-dées depuis si longtemps. Quel moment que celui nous nousséparâmes ! quelle adieu et quelle tristesse daller chacune deson côté, quand on se trouve si bien ensemble ! Je ne veux pointvous en parler davantage, ni célébrer, comme vous dites, tou-tes les pensées qui me pressent le cœur : je veux me représentervotre courage, et tout ce que vous mavez dit sur ce sujet, quifait que je vous admire. Il me parut pourtant que vous étiez unpeu touchée en membrassant. Pour moi, je revins à Paris 1 ,comme vous pouvez vous limaginer : M. de Coulanges se con-forma à mon état : jallai descendre chez M. le cardinal de Retz, je renouvelai tellement toute ma douleur, que je fis prierM. de La Rochefoucauld, madame de La Fayette et madame deCoulanges, qui vinrent pour me voir, de trouver bon que jeneusse point cet honneur : il faut cacher ses faiblesses devantles forts. M. le cardinal entra dans les miennes; la sorte dami-tié quil a pour vous le rend fort sensible à votre départ. Il sefait peindre par un religieux de Saint-Victor; je crois que, mal-

1 Les adieux de la mère et de la fille sétaient faits à Fontainebleau.