DE MADAME DE SÊVIGNÊ.
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à mille choses que je trouve en mon chemin. Je vis hier les Vil-lars, dont vous êtes révérée; nous étions en solitude aux Tuile-ries ; j’avais diné chez M. le cardinal, où je trouvai bien mauvaisde ne vous voir pas. J'y causai avec l’abbé de Saint-Mihiel, àqui nous donnons, ce me semble, comme en dépôt, la personnede Son Éminence ; il me parut un fort honnête homme, un es-prit droit et tout plein de raison, qui a de la passion pour lui,qui le gouvernera même sur sa santé, et l’empêchera bien deprendre le feu trop chaud sur la pénitence. Ils partiront mardi,et ce sera encore un jour douloureux pour moi, quoiqu’il nepuisse être comparé à celui de Fontainebleau. Songez, ma fille,qu’il y a déjà quinze jours, et qu’ils vont enfin, de quelque ma-nière qu’on les passe. Tous ceux que vous m’avez nommés ap-prendront votre souvenir avec bien de la joie; j’en suis mieuxreçue. Je verrai ce soir notre cardinal ; il veut bien que je passeune heure ou deux chez lui les soirs avant qu’il se couche, etque je profite ainsi du peu de temps qui me reste. Corbinelliétait ici quand j’ai reçu votre lettre; il a pris beaucoup de partau plaisir que vous avez eu de confondre un jésuite: il voudraitbien avoir été le témoin de votre victoire. Madame de La Trochea été charmée de ce que vous dites pour elle. Soyez en re-pos de ma santé, ma chère enfant ; je sais que vous n’entendezpas de raillerie là-dessus. Le chevalier de Grignan est parfaite-ment guéri. Je m’on vais envoyer votre lettre chez M. de Tu-renne. Nos frères sont à Saint-Germain ; j’ai envie de vous en-voyer la lettre de La Garde ; vous y verrez en gros la vie qu’onfait à la Cour. Le roi a'fait ses dévotions à la Pentecôte : madamede Monlespan les a faites de son côté; sa vie est exemplaire:elle est très-occupée de ses ouvriers, et va à Saint-Cloud , oùelle joue au hoca ’.
A propos, les cheveux me dressèrent l’autre jour à la tête,quand le coadjuteur me dit qu’en allant à Aix, il y avait trouvéM. de Grignan jouant au hoca; quelle fureur! au nom de Dieu,ne le souffrez point; il faut que ce soit là une de ces choses quevous devez obtenir, si Ton vous aime. J’espère que Pauline seporte bien, puisque vous ne m’en parlez point ; aimez-la pourl’amour de son parrain (M. de La Garde). Madame de Coulangesa si bien gouverné la princesse d’Harcourt, que c’est elle quivous fait mille excuses de ne s’être pas trouvée chez elle quandvous allâtes lui dire adieu : je vous conseille de ne la point chi-caner là-dessus. Ce qué vous dites des arbres qui changent estadmirable; la persévérance de ceux de Provence* est triste et
1 Jeu de hasard très-périlleux, et très en vogue sous Louis XIV.
’ L’olivier, l’oranger, les chênes verts, les lauriers, le myrte, elc., gardentleurs feuilles toute l’année.