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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

128. A M de Grignan.

A Paris, ce 3 i juillet 1675.

Cest à vous que je madresse, mon cher comte, pour vousécrire une des plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France :cest la mort de M. de Turenne, dont je suis assurée que vousserez aussi touché et aussi désolé que nous le sommes ici. Cettenouvelle arriva lundi à Versailles : le roi en a été affligé, commeon doit lêtre de la mort du plus grand capitaine et du plus hon-nête homme du monde; toute la Cour fut en larmes, et M. deCondom pensa sévanouir. On était près daller se divertir à Fon-tainebleau, tout a été rompu ; jamais un homme na été regretté sisincèrement : tout ce quartier il a logé, et tout Paris, et tout le,peuple, était dans le trouble et dans lémotion ; chacun parlaitet sattroupait pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne relation de ce quil a fuit quelques jours avant sa mort.Cest après trois mois dune conduite toute miraculeuse, et queles gens du métier ne se lassent point dadmirer, quarrive ledernier jour de sa gloire et de sa vie. Il avait le plaisir de voirdécamper larmée des ennemis devant lui ; et le 27, qui était sa-medi , il alla sur une petite hauteur pour observer leur mar-che : son dessein était de donner sur larrière-garde, et il man-dait au roi à midi que, dans cette pensée, il avait envoyé direà Brissac quon fit les prières de quarante heures. Il mande lamort du jeune dIIocquincourt, et quil enverra un courrier pourapprendre au roi la suite de cette entreprise : il cachette sa let-tre, et lenvoie à deux heures. Il va sur cette petite colline avechuit ou dix personnes : on tire do loin à laventure un malheu-reux coup de canon qui le coupe par le milieu du corps, etvous pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée : lecourrier part à l'instant, il arriva lundi, comme je vous ai dit;de sorte quà une heure lune de lautre, le roi eut une lettre deM. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il est arrivé depuis ungentilhomme de M. de Turenne, qui dit que les armées sont as-sez près Tune de lautre ; que M. de Lorges commande à laplace de son oncle, et que rien ne peut être comparable à la vio-lente affliction de toute cette armée. Le roi a ordonné en mêmetemps à M. le Duc dy courir en poste, en attendant M. le Prince,qui doit y aller; mais comme sa santé est assez mauvaise, etque le chemin est long, tout est à craindre dans cet entre-temps :cest une cruelle chose que celte fatigue pour M. le Prince; Dieuveuille quil en revienne ! M. de Luxembourg demeure en Flan-dre pour y commander en chef : les lieutenants généraux deM. le Prince sont MM. de Duras et de La Feuillade. Le maréchal

1 I.'ltôtel de Turenne était situé rue Saint-i.ouis , an Marais.