DE MADAME DE SÉVIGNÊ. 253
d’une sorte d’esprit qui fait fort bien souvenir de vous. Selonmoi, je ne puis la louer davantage.
Au reste, vous ôtes un très-bon almanach : vous avez prévu enhomme du métier tout ce qui est arrivé du côté de l’Allemagne;mais vous n'avez pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coupde canon tiré au hasard, qui le prend seul entre dix ou douze.Pour moi, qui vois en tout la providence, je vois ce canon char-gé de toute éternité *. Je vois que tout y conduit M. de Turenne,et je n’y trouve rien de funeste pour lui, en supposant sa con-science en bon état. Que lui faut-il? Il meurt au milieu de sagloire. Sa réputation ne pouvait plus augmenter; il jouissaitmême en ce moment du plaisir de voir retirer les ennemis, etvoyait le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, àforce de vivre, l’étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif,principalement pour les héros, dont toutes les actions sont siobservées. Si le comte d'Harcourt fûi mort après la prise des îlesSainte-Marguerite ou le secours de Casai, et le maréchal duPlessis-Praslin après la bataille de Rhetel, n’auraient-ils pas étéplus glorieux ? M. de Turenne n’a point senti la mort, comptez-vous encore cela pour rien? Vous savez la douleur générale pourcette perle, et les huit maréchaux de France nouveaux.
Vaubrun a été tué à ce dernier combat, qui comble M. de Lor-ges de gloire, il en faut voir la fin. bous sommes toujours tran-sis de peur, jusqu’à ce que nous sachions si nos troupes ont re-passé le Rhin. Alors, comme disent h>s soldats, nous seronspêle-mêle, la rivière entre deux. La pauvre Madelonne * est dansson château de Provence. Quelle destinée! Providence! Provi-dence! Adieu, mon cher comte; adieu, ma très-chère nièce. Jefais mille amiliés à M. et à madame de Toulongeon. Je l’aimefort, cette petite comtesse. Je ne fus pas un quart d’heure à Mon-telon, que nous étions comme si nous nous fussions connuestoute notre vie ; c’est qu’elle a de la facilité dans l’esprit, et quenous n’avions point de temps à perdre. Mon fils est demeuré enFlandre; il n’ira point en Allemagne. J’ai pensé à vous millefois depuis tout ceci; adieu.
131. A madame de Grignan.
A Caris, vendredi 9 août 1675.
Gomme je ne vous écrivis qu’un petit billet mercredi, j’oubliaiplusieurs choses que j’avais à vous dire. M. Boucherat me mandalundi au soir que M. le coadjuteur avait fait merveilles à uneconférence à Saint-Germain, pour les affaires du clergé. M. de
* On aime à remarquer qu’elle avait senti la beauté de celle expression, et seplaisait à à s'en parer devant plus d’un ami.
* Madame de Grignan. Sa mère lui donnait souvent ce nom.