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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

Je viens de voir le cardinal de Bouillon : il esl changé à nêlrepas connaissable; il ma fort parlé de vous; il ne doutait pasde vos sentiments ; il ma conté mille choses de M. de Turennequi font mourir ; son oncle apparemment était en état de paraî-tre devant Dieu, car sa vie était parfaitement innocente. Il de-mandait au cardinal, à la Pentecôte, sil ne pourrait pas biencommunier sans se confesser : son neveu lui dit que non , etque, depuis Pâques, il ne pouvait guère sassurer de navoirpoint offensé Dieu. M. de Turenne lui conta son état : il était àmille lieues dun péché mortel. Il alla pourtant à confesse pourla coutume; il disait : Mais faut-il dire à ce récollet comme àM.'de Saint-Gervais? est-ce tout de même? En vérité, une telleame est bien digne du ciel ; elle venait trop droit de Dieu pourny pas retourner, sétant si bien préservée de la corruption dumonde. Il aimait tendrement le fils de M. dElbeuf 1 ; cest un pro-dige de valeur à quatorze ans. Il lenvoya Tannée passée saluerM. de Lorraine, qui lui dit : « Mon petit cousin , vous ôtes trop« heureux de voir et dentendre tous les jours M. de Turenne ;a vous navez que lui de parent et de père : baisez les pas par« il passe, et faites-vous tuer à ses pieds. » Ce pauvre en-fant se meurt de douleur : cest une affliction de raison et den,fance à quoi Ton craint quil ne résiste pas. M. le comte dAu-vergne Ta pris avec lui, car il na rien à attendre de son père.Cavoie est affligé par les formes. Le duc de Villeroi a écrit icides lettres, dans le transport de sa douleur, qui sont dune telleforce quil les faut cacher. Il ne voit rien, dans sa fortune, au-dessus davoir été aimé de ce héros, et déclare quil méprisetoute autre sorte destime après celle- : sauve qui peut ! M. deMarsillac sest signalé en parlant de M. de Lorges comme dunsujet digne dune autre récompense que celle de la dépouille deM. de Vaubrun. Jamais rien naurait été dune si grande édifica-tion , ni dun si bon exemple, que de Thonorer du bâton aprèsun si grand succès.

On vint éveiller M. de Reims à cinq heures du matin, pour luidire que M. de Turenne avait été tué. 11 demanda si larméeétait défaite; on lui dit que non : il gronda quon leût éveillé,appela son valet de chambre coquin, fit retirer le rideau, et serendormit. Adieu, mon enfant; que voulez-vous que je vous dise?

Je vous envoie celte relation à cinq heures du soir : je faismon paquet toute seule; M. de Coulanges viendrait ce soir etvoudrait la copier; je hais cela comme la mort. Jai fait toutesvos amitiés et dit toutes vos douceurs à M. de Pomponne et àmadame de Vins : en vérité, elles sont très-bien reçues. Je lui

» Henri de Lorraine, depuis duc dËlbeuf, fils de Charles de Lorraine et d'Éli-sabedi de La Tour de Itouillon, nièce de >1. de Turenne.