DE MADAME UE SÉYIGXÊ.
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tes, qui n’ont pas fait la moindre attention sur cette perte ! Ladéroute qui est arrivée depuis a bien renouvelé les éloges duhéros. Vous m’avez fait grand plaisir d’avoir frissonné de cequ’a dit Saint-Hilaire ; il n’est pas mort, il vivra avec son brasgauche, et jouira de la beauté et de la fermeté de son ame. Jecrois que vous aurez été bien étonnée de voir une petite défaitede notre côté ; vous n’en avez jamais vu depuis que vous êtesau monde. Il n’y a que le coadjuteur qui en ait profité, en don-nant un air si nouveau et si spirituel à sa harangue, que cetendroit en a fait tout le prix, au moins pour les courtisans; cartoutes les bonnes têtes l’ont loué depuis le commencement jus-qu’à la fin. Je dînai samedi avec le coadjuteur et le bel abbé : jesuis ravie quand je vois quelque Grignan.
130 . A madame de Grignan.
A Paris, mercredi a8 août 1675.
Si l’on pouvait écrire tous les jours, je m’en accommoderaisfort bien ; je trouve même quelquefois le moyen de le faire,quoique mes lettres ne partent pas, mais le plaisir d’écrire estuniquement pour vous; car, à tout le reste du monde, on vou-drait avoir écrit, et c’est parce qu’on le doit. Vraiment, matille, je m’en vais bien encore vous parler de M. de Turenne.Madame d’Elbeuf 1 , qui demeure pour quelques jours chez lecardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pourparler de leur affliction : madame de La Fayette y vint : nouslunes bien précisément ce que nous avions résolu ; les yeux nenous séchèrent pas. Madame d’Elbeuf avait un portrait divine-ment bien fait de ce héros, dont tout le train était arrivé à onzeheures : tous ces pauvres gens étaient en larmes, et déjà touthabillés de deuil; il vint trois gentilshommes qui pensèrentmourir en voyant ce portrait; c’étaient des cris qui faisaientfendre le cœur ; ils ne pouvaient prononcer une parole ; ses va-lets de chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, toutétait fondu en larmes, et faisait fondre les autres. Le premierqui fut en état de parler répondi! à nos tristes questions : nousnous fimes raconter sa mort. Il voulait se confesser, et en se câ-chotant il avait donné ses ordres pour le soir, et devait commu-nier le lendemain dimanche, qui était le jôur qu’il croyait don-ner la bataille.
Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir man-gé ; et comme il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous àtrente pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d’El-beuf : « Mon neveu, demeurez là ; vous ne faites que tourner au-« tour de moi, vous me feriez reconnaître. » M. d’Hamilton,
’ Elisabeth de La Tour, sœur du cardinal de Bouillon,