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LETTUF.S
qui se trouva près de l’endroit où il allait, lui dit : « Monsieur,
« venez par ici ; on tire du côté où vous allez. — Monsieur,
« lui dit-il, vous avez raison ; je ne veux point du tout être tué« aujourd’hui ; cela sera le mieux du monde. »' Il eut à peinetourné son cheval, qu’il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à lamain, qui lui dit : « Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie« que je viens de faire placer là. » M. de Turenne revint; etdans l’instant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fra-cassé du même coup qui emporta le bras et la main qui tenaientle chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardaittoujours, ne le voit point tomber; le cheval l’emporte où il avaitlaissé le petit d’Elbeuf; il n’était point encore tombé; mais ilétait penché le nez sur l’arçon : dans ce moment, le cheval s’ar-rête ; le héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deuxfois deux grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pourjamais : songez qu’il était mort, et qu’il avait une partie ducœur emportée. On crie, on pleure; M. d’Hamilton fait cesser lebruit et ôter le petit d’Elbeuf, qui s’était jeté sur le corps, quine voulait pas le quitter, et se pâmait de crier. On couvre lecorps d’un manteau, on le porte dans une haie; on le garde àpetit bruit; un carrosse vient, on l’emporte dans sa tente : cefut là où M. de Lorges, M. de Roye et beaucoup d’autres, pen-sèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence, etsonger aux grandes affaires qu’on avait sur les bras. On lui afait un service militaire dans le camp, où les larmes et les crisfaisaient le véritable deuil : tous les officiers avaient pourtantdes écharpes de crêpe ; tous les tambours en étaient couverts ;ils ne battaient qu’un coup; les piques traînantes et les mous-quets renversés : mais ces cris de toute une armée ne se peu-vent pas représenter, sans que l’on en soit tout ému. Ses deuxneveux étaient à cette pompe, dans l’état que vous pouvez pen-ser. M. de Roye tout blessé s’y fit porter; car cette messe nefut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je pense que lepauvre chevalier (de Grignan) était bien abimô de douleur. Quandce corps a quitté son armée, c’a été encore une autre désola-tion ; et partout où il a passé on n’entendait que des clameurs :mais à Langres ils se sont surpassés ; ils allèrent au-devant delui en habits de deuil-au nombre de plus de deux cents, suivisdu peuple; tout le clergé en cérémonie; il y eut un service so-lennel dans la ville, et en un moment ils se cotisèrent tous pourcette dépense, qui monta à cinq mille francs, parce qu’ils recon-duisirent le corps jusqu’à la première ville, et voulurent défrayertout le train. Que dites-vous de ces marques naturelles d’uneaffection fondée sur un mérite extraordinaire? 11 arrive à Saint-Denis ce soir ou demain ; tous ses gens l’allaient reprendre à deux