-DE MADAME DE SÈVIGNÉ.
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lieues d’ici ; il sera dans une chapelle en dépôt, on lui fera unservice à Saint-Denis, en attendant celui de Notre-Dame, quisera solennel. Voilà quel fut le divertissement que nous eûmes.Nous dînâmes comme vous pouvez penser, et jusqu’à quatreheures nous ne fîmes que soupirer. Le cardinal de Bouillonparla de vous, et répondit que vous n’auriez point évité cettetriste partie si vous aviez été ici : je l’assurai fort de votre dou-leur ; il vous fera réponse et à M. de Grignan ; il me pria de vousdire mille amitiés, et la bonne d’Elbeuf, qui perd tout, aussibien que son fils. Voilà une belle chose de m’être embarquée àvous conter ce que vous saviez déjà ; mais ces originaux m’ontfrappée, et j’ai été bien aise de vous faire voir que voilà commeon oublie M. de Turenne en ce pays-ci.
M. de La Garde me dit l’autre jour que, dans l’enthousiasmedes merveilles que l’on disait du chevalier, il exhorta ses frères*à faire un effort pour lui dans cette occasion, afin de soutenirsa fortune, au moins le reste de cette année; et qu’il les trouvatous deux fort disposés à faire des choses extraordinaires. Cebon La Garde est à Fontainebleau, d’où il doit revenir dans troisjours pour partir eniin, car il en meurt d'envie, à ce qu’il dit;mais les courtisans ont bien de la glu autour d’eux. Vraimentl’état de madame de Sanzei est déplorable ; nous ne savons riende son mari; il n’est ni vivant, ni mort, ni blessé, ni prison-nier ; ses gens n’écrivent point. M. de La Trousse, après avoirmandé le jour de l’affaire qu’on venait de lui dire qu’il avait ététué, n’en a plus écrit un mot ni à la pauvre Sanzei, ni à Cou-langes 14 . Nous ne savons donc que mander à cette femme déso-lée; il est cruel de la laisser dans cet état : pour moi, je suistrès-persuadée que son mari est mort; la poussière mêlée avecson sang l’aura défiguré; on ne l’aura pas reconnu, on l’auradépouillé; peut-être qu’il aura été tué loin des autres, par ceuxqui l’ont pris, ou par des paysans, et sera demeuré au coin dequelque haie : je trouve plus d’apparence à cette triste destinée qu’àcroire qu’il soit prisonnier, et qu’on n’entende pas parler de lui.
Au reste, ma fille, l’abbé croit mon voyage si nécessaire, queje ne puis m’y opposer; je ne l’aurai pas toujours; ainsi je doisprofiter de sa bonne volonté; c’est une course de deux mois,car le bon abbé ne se porte pas assez bien pour aimer à passerlà l’hiver; il m’en parle d’un air sincère, dont je fais vœu d’êtretoujours la dupe; tant pis pour ceux qui me trompent. Je com-prends que l’ennui serait grand pendant l’hiver; les longuessoirées peuvent être comparées aux longues marches pour être
* M. le coadjuteur d’Arles et M. l’abbé de Gri{*;uan.
* Madame de Sanzei était sœur de M. de Coulantes, et M. de I,a Trousse étaitleur cousin germain.