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LETTRES
M. DE SÉVIGNÉ.
Je vais partir de cette ville;
Je m'en vais mercredi tout droit à Charleville ,
Malgré le chagrin qui m’attend.
je n’ai pas jugé à propos d’achever la parodie de ce couplet, parce quevoilà toute mon histoire dite en trois vers. Vous ne sauriez croire la joieque j’ai de voir ma mère en l’état où elle est; je pense que vous serezaussi aise que je le suis quand vous la verrez à Bourbon, où je vousordonne toujours de l’aller voir ; vous pourrez fort bien revenir Ici avec,elle, en attendant que M. de Grignan vous rapporte votre lustre, et vousfasse reparaître comme la gala del pueblo, la flor del abril. Si vous suivezmon avis, vous serez bien plus heureuse que moi ; vous verrez ma mère,sans avoir le chagrin d’étre obligée de la quitter dans deux ou trois jours ;c’est un chagrin pour moi qui est accompagné de plusieurs autres quevous devinez sans peine. Enfin, me revoilà guidon, guidon éternel, guidonà barbe grise : ce qui me console, c’est qu’on a beau dire, toutes choses (lece monde prennent tin, et qu’il n’y a pas d’apparence que celle-là seulesoit exceptée de la loi générale. Adieu, ma belle petite sœur, souhaitez-moiun heureux voyage : je crains bien que l’aine intéressée de M. de Grignanne vous en empéebe ; cependant je compte comme si tous deux vous aviezquelque envie de me revoir.
DF. MADAME DE SÉVIGNÉ.
Adieu, ma chère bonne; j’embrasse ce comte, et le conjured’entrer dans mes intérêts et dans les sentiments do ma ten-dresse.
15t>. A madame de Grignan.
A Paris, mercredi i5 avril 1676.
Je suis bien triste, ma mignonne; le pauvre petit compèrevient de partir. Il a tellement les petites vertus qui font l’agré-ment de la société, que quand je ne le regretterais que commemon voisin, j’en serais fâchée. Il m’a priée mille fois de vousembrasser, et de vous dire qu’il a oublié de vous parler de l’his-toire de votre Protée, tantôt galérien, et tantôt capucin; elle l’afort réjoui. Voilà Beaulieu 1 , qui vient de le voir monter gaiementen carrosse avec Broglie et deux autres; il n’a point voulu lequitter qu’il ne l'ait vu pendu *, comme madame de... pour sonmari. On croit que le siège de Cambrai va se faire : c’est un siétrange morceau, qu’on croit que nous y avons de l’intelligence.Si nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien puisse ré-parer cette brèche, vederemo. Cependant l’on raisonne, et l’onfait des almanachs 8 que je finis par dire, l’étoile du roi sur tout.
* Valet de cliambre de madame de Sévigné.
* Allusion au rôle de Martine, femme de Sganarelle , dans le Médecin malgrélui t acte III, scène ix-
3 Voy. la note de la lettre du 9 mars 1672.