DE MADAME DE SÉVLÜNÉ.
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170. A madame de Ctrîgnan.
A Paris, mercredi 5 août 1676.
Je veux commencer aujourd’hui par ma santé ; je me portetrès-bien, ma chère enfant. J’ai vu le bon homme de Lorme àson retour de Maisons ; il m’a grondée de n’avoir pas été à Bour-bon : mais c’est une radoterie ; car il avoue que, pour boire,Vichy est aussi bon : mais c’est pour suer, dit-il, et j’ai sué jusqu’àl’excès : ainsi je n’ai pas changé d’avis sur le choix que j’ai fait.
Aire est pris. Mon fils me mande mille biens du comte de Vaux,qui s’est trouvé le premier partout; mais il dénigre fort les as-siégés, qui ont laissé prendre en une nuit le chemin couvert,la contrescarpe, passer le fossé plein d’eau, et prendre les de-hors du plus bel ouvrage à corne qu’on puisse voir, et qui en-fin se sont rendus le dernier jour du mois, sans que personneait combattu. Ils ont été tellement épouvantés de notre canon,que les nerfs du dos qui servent à se tourner, et ceux qui fontremuer les jambes pour s’enfuir, n’ont pu être Grêlés par lavolonté d'acquérir de la gloire ; et voilà ce qui fait que nousprenons des villes. C’est M. de Louvois qui en a tout l’honneur;il a un plein pouvoir, et fait avancer et reculer les armées,comme il le trouve à propos. Pendant que tout cela se passait,il y avait une illumination à Versailles, qui annonçait la vic-toire : ce fut samedi, quoiqu’on eût dit le contraire. On peutfaire les fêtes et les opéras ; sûrement le bonheur du roi, jointà la capacité de ceux qui ont l’honneur de le servir, rempliratoujours ce qu’ils auront promis. J’ai l’esprit fort en liberté pré-sentement du côté de la guerre.
Quand vous lirez YHistoire des vizirs, je vous conseille de nepas demeurer à ces têtes coupées sur la table ; ne quittez pointle livre à cet endroit, allez jusqu’au fils; et si vous trouvez unplus honnête homme parmi ceux qui sont baptisés, vous vousen prendrez à moi : pour l’épitre dédicaloire, j’avoue qu’elle de-vrait être à la femme.
Voici une petite histoire que vous pouvez croire, comme si vousl’aviez entendue. Le roi disait un de ces matins : « En vérité,«je crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; maisa enfin je n’en serai pas moins roi de France. »M. de Monlausier,
Qui pour le pape ne diraitUne chose qu'il ne croirait!
lui dit : « Il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi« de France, quand on vous aurait repris Metz, Toul et Verdun,« et la Comté, et plusieurs autres provinces dont vos prédéces-« seurs se sont bien passés. » Chacun se mit à serrer les lèvres;et le roi dit de très-bonne grâce : « Je vous entends bien, M. de« Montausier; c’est-à-dire que vous croyez que mes affaires