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LETTRES
avons fait. Dieu nous montrait sa volonté par celte conduite :mais il faut tâcher devoir s’il ne veut pas bien que nous nous cor-rigions, et qu’au lieu du désespoir auquel vous me condamniezpar amitié, il ne serait pointun peu plus naturel et plus commodede donner à nos cœurs la liberté qu’ils veulent avoir, et sans la-quelle il n’est pas possible de vivre en repos. Voilà qui est unefois dit pour toutes, je n’en dirai plus rien : mais faisons nos ré-flexions chacune de notre côté, afin que, quand il plaira à Dieuque nous nous retrouvions ensemble, nous ne retombions pasdans de pareils inconvénients. C’est une marque du besoin quevous aviez de ne plus vous contraindre, que le soulagement quevous avez trouvé dans la fatigue d’un voyage si long. Il fautdes remèdes extraordinaires aux personnes qui le sont ; les mé-decins n’eussentjamais imaginé celui-là. Dieu veuille qu’il con-tinue d’être bon, et que l’air de Grignan ne lui soit point con-traire ! Il fallait que je vous écrivisse tout ceci en une seule foispour soulager mon cœur, et pour vous dire qu’à la première oc-casion nous ne nous mettions plus dans le cas qu’on viennenous faire l’abominable compliment de nous dire, avec toutesorte d’agrément, que, pour être fort bien, il faut ne nous revoirjamais. J’admire la patience qui peut sohlfrir la cruauté decette pensée.
Vous m’avez fait venir les larmes aux yeux en me parlant devotre petit 1 * . Hélas! le pauvre enfant! le moyen de le regarderen cet état? Je ne me dédis point de ce que j’en ai toujours pensé :mais je crois que, par tendresse, on devait souhaiter qu’il fût déjàoù son bonheur l’appelle. Pauline me parait digne d’étre votrejouet ; sa ressemblance même ne vous déplaira point ; du moinsje l’espère. Ce petit nez carré * est une belle pièce à retrouverchez vous. Je trouve plaisant que les nez de Grignan n’aientvoulu permettre que celui-là, et n’aient point voulu entendreparler du vôtre; c’eût été bien plus tôt fait : mais ils ont eu peurdes extrémités, et n’ont point craint cette modification. Le petitmarquis est fort joli; et, pour n’être pas changé en mieux, ilne faut pas que vous en ayez du chagrin. Parlez-moi souvent dece petit peuple, et de l’amusement que vous y trouvez. Je revinsdimanche de Livry. Je n’ai point vu le coadjuteur, ni aucunGrignan, depuis que je suis ici. Je laisse à La Garde à vousmander les nouvelles; il me semble que tout est comme aupara-vant. lo est dans les prairies en toute liberté, et n’est observéepar aucun Argus : Junon tonnante et triomphante 3 . Corbinelli
1 II s'agissait ici du polit enfant venu à huit mois.
1 Comme celui de madame de Sévigné.
3 Allusion relative à madame de Ludres et à madame de Montcspan.