Lettres
330
quand il n’étail pas obligé d’y demeurer ; il ne peut plus y durer,parce qu’il n’ose en sortir. Enfin , ma fille, je vous conseille desuivre toutes vos bonnes résolutions de règle et de l’économie :cela ne rajuste pas une maison, mais cela rend la vie moins sè-che et moins ennuyeuse.
Mercredi matin.
Je reçois votre lettre du 28 juillet : il me semble que vous étiezgaie, votre gaieté marque de la santé ; voilà, ma très-clière,comme je tire ma conséquence. Vous me priez d’aller à Gri-gnan, vous me parlez de vos melons, de vos figues, de vosmuscats; ah ! j’en mangerais bien : mais Dieu ne veut pas queje fasse cette année un si agréable voyage ; vous ne ferez pasnon plus celui de Vichy. Vous dites, ma chère enfant, que votreamitié n’est pas trop visible en certains endroits; la mienne nel’est pas trop aussi : il faut nous faire crédit l’une à l’autre : jevois fort bien la vôtre, et j’en suis contente ; soyez de mômepour moi; ce sont de ces choses que l’on croit parce qu’ellessont vraies, et de ces vérités qui s’établissent parce qu’ellessont des vérités.
J’avais ouï parler confusément de cette lettre de M. de Mon-lausier ; je trouve, comme vous, son procédé digne de lui; voussavez à quel point il me paraît orné de toutes sortes de vertus.On avait cherché à le tromper, on avait corrompu son langage;on s’est enfin redressé, et lui aussi ; il l’avoue : c’est une sin-cérité et une honnêteté de l’ancienne chevalerie. Voilà qui estdonc fait, ma fille, vous êtes assurée d’avoir ces jeunes demoi-selles '. Vous êtes une si grande quantité de bonnes têtes, qu’ilne faut pas douter que vous ne preniez le meilleur parti et leplus conforme à vos intérêts; peut-être que les miens s’y ren-contreront : j’en profiterai avec bien du plaisir.
Je sens la joie du bel abbé de se voir dans le château de sespères, qui ne fait que devenir tous les jours plus beau et plusajusté. M. de La Garde, dont je parle volontiers parce que jel’aime, est cause encore de ces copies ! , dont je suis vraimentau désespoir. Je vous assure que sans lui j’eusse continué mabrutalité ; j’avais résisté à la faveur, j’ai succombé à l’amitié : sije n’avais que vingt ans, je ne lui découvrirais pas ces faibles-ses. Je me suis donc trouvée en presse, tout le monde criantcontre moi. « Elle est folle, disait-on, elle est jalouse. M. de Saint-ci Géran n’aime-t-il point sa femme? Il a permis qu’on prît des
1 Mesdemoiselles de Grignan étaient nièces de madame la duchesse de Montau-sier.
3 Madame de Sévigné no voulait pas laisser copier le portrait de sa fille; maiselle n'avait pu refuser M. de ha Garde.