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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

homme aimable et tort malheureux. Il a trouvé du plaisir à letirer dun état M. de Vardes la laissé, après tant de souf-frances pour lui, et tant de services importants; et enfin il luiporta avant-hier deux cents pistoles pour une année de la pen-sion quil lui veut donner. Il y a longtemps que je nai eu unejoie si sensible. La sienne est beaucoup moindre ; il ny a quesa reconnaissance qui soit infinie ; sa philosophie nen est pasébranlée; et comme je sais que vous laimez, je suis assuréeque vous serez aussi aise que moi.

Pour revenir à la bassette, cest une chose qui ne se peut re-présenter. On y perd fort bien cent mille pistoles en un soir.Pour moi, je trouve que passé ce qui se peut jouer dargentcomptant, le reste est dans les idées, et se joue au racquit,comme font les petits enfants. Le Roi parait fâché do cet excès.Monsieur a mis toutes ses pierreries en gage. Vous aurez ap-pris que la paix dEspagne est ratifiée ; je crois que celle dAl-lemagne suivra bientôt.

La pauvre belle comtesse est si pénétrée de ce grand froid,quelle ma priée de vous faire ses excuses, et de vous assurerde ses véritables et sincères amitiés, et à madame de Coligny.Sa poitrine, son encre, sa plume, ses pensées, tout est gelé.Elle vous assure que son cœur ne lest pas; je vous en dis au-tant du mien, mes chers enfants. Quand je veux penser à quel-que chose qui me plaise, je songe' à vous deux. Je vis lautrejour ma nièce de Sainte-Marie; au travers de cette sainteté, onvoit bien quelle est votre fille.

Mais, hélas ! que dites-vous de laffliction de M. de Navailles,qui perd son fils dune légère maladie, après lavoir vu exposémille fois aux dangers de la guerre? La prudence humaine quifaisait amasser tant de trésors, et faire de si grands projets pourlétablissement de ce garçon, me fait bien rire quand elle estconfondue à ce point-. Je vous demande beaucoup damitiépour M. Jeannin de ma part.

193. A madame de Grignan.

( Livry ), samedi au soir ( 37 mai 1679 ).

Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée des illu-sions et des fantômes, vous deviez bien mépargner la vilaineidée des dernières paroles'que vous mavez dites. Si je ne vousaime pas, si je ne suis point aise de vous voir, si jaime mieuxLivry que vous, je vous avoue, ma belle, que je suis la plustrompée de toutes les personnes du monde. Jai fait mon possi-ble pour oublier vos reproches, et je nai pas eu beaucoup depeine à les trouver injustes. Demeurez à Paris, et vous verrezsi je ny courrai pas avec bien plus de joie que je ne suis venue