DE MADAME DE SÊVIGNÊ.
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range a voulu se donner le divertissement de ce tournoi. Voussavez qu’il n’y a pas eu moins de sang répandu qu’à Senef. Lelendemain du combat, il envoya faire ses excuses à M. de Luxem-bourg, et lui manda que s’il lui avait fait savoir que la paixétait signée, il se serait bien gardé de le combattre. Cela nevous parait-il pas ressembler à l’homme qui se bat en duel à lacomédie , et qui demande pardon à tous les coups qu’il donnedans le corps de son ennemi ?
Les principaux officiers des deux partis prirent donc dansune conférence un air de paix, et convinrent de faire entrer dusecours dansMons. Monlils était à cette entrevue romanesque.Le marquis de Grana demanda à M. de Luxembourg qui était unescadron qui avait soutenu, deux heures durant, le feu de neufde ses canons, qui tiraient sans cesse pour se rendre maîtres dela batterie que mon lils soutenait. M. de Luxembourg lui dit quec’étaient lesgendarmes-Dauphin, et queM. deSévigné, qu’il luimontra là présent, était à leur tête. Vous comprenez tout ce quilui fut dit d’agréable, et combien, en pareille rencontre, on setrouve payé de sa patience. Il est vrai qu’elle fut grande ; il eutquarante de ses gendarmes tués derrière lui. Je ne comprendspas comment on peut revenir de ces occasions si chaudes et silongues, où l’on n'a qu'une immutabilité qui nous fait voir lamort mille fois plus horrible que quand on est dans l’action, etqu’on s’occupe à battre et à se défendre.
Voilà l’aventure de mon pauvre fils ; et c’est ainsi que l’on enusa le propre jour que la paix commença. C’est comme celaqu’on pourrait dire de lui plus justement qu’on ne disait de Dan-gcau : Si la paix dure dix ans, il sera maréchal de France.
192. Au comte de Bussy.
A Paris» ce 18 décembre 1678.
O gens heureux ! 6 demi-dieux ! si vous êtes au-dessus de larage delà bassette, si vous vous possédez vous-mêmes, si vousprenez le temps comme Dieu l’envoie, si vous regardez votreexil comme une pièce attachée à l’ordre de la Providence, si vousne retournez point sur le passé pour vous repentir de ce quevous II tes il y a trente ans, si vous êtes au-dessus de l’ambitionet de l’avarice; enfin, ô gens heureux ! ô demi-dieux! si vousêtes toujours comme je vous ai vus, tt si vous passez paisible-ment votre hiver à Aulun avec la bonne compagnie que vous memarquez. Notre ami Corbinelli vous écrit dans ma lettre. M. lecardinal de Retz, le plus généreux et le plus noble prélat dumonde, a voulu lui donner une marque de son amitié et de sonestime. Il le reconnaît pour son allié mais bien plus pour un
* Antoine de Gondi avait épousé , eu i 663 , Madeleine de Corbinelli.