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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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UE MADAME UK SÉVIGNÉ.

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ne vous avoir point dit adieu. Je lui ai mandé quelle était bienheureuse davoir épargné cette sorte de douleur. Quand nousnous reverrons, nous recommencerons nos plaintes. Je me suisrepentie de ne vous avoir pas menée jusquà Melun en carrosse ;vous auriez épargné la fatigue dêtre une nuit sans dormir. Quandje songe que cest ainsi que vous vous êtes reposée des derniersjours de fatigue que vous avez eus ici, et que vous voilà à Lyon, il me semble, ma fille, que vous parlez bien haut 1 ; et quelout cela vous achemine à la bise des Grignans , et que ce pau-vre sang, déjà si subtil, est agité de cette sorte; ma très-chère,il me faut un peu pardonner, si je crains et si je suis troubléepour votre sanlé. Tâchez dapaiser et dadoucir ce sang, qui doitêtre bien en colère de tout ce tourment : pour moi je me portetrès-bien, jaurai soin de mon régime à la fin de cette lune ;ayons pitié lune de lautre en prenant soin de notre vie. Je vishier mademoiselle de Méri, je la trouvai assez tranquille. Il y atoujours un peu de difficulté à lentretenir; elle se révolte aisé-ment contre les moindres choses, lors même quon croit avoirpris les meilleurs tons : mais enfin elle est mieux ; je revien-drai la voir de Livry, je men vais présentement avec le bonabbé et Corbinelli. Je puis vous dire une vérité, ma très-chère :cest que je ne me suis point assez accoutumée à votre vue, pourvous avoir jamais trouvée ou rencontrée sans une joie et unesensibilité qui me fait plus sentir quà une autre lennui de notreséparation : je men vais encore vous redemander à Livry, quevous mavez gâté ; je ne me reproche aucune grossièrelé dansmes sentiments, ma très-chère, et je nai que trop senti le bon-heur dêtre avec vous. Je vis hier madame de Lavardin et M. deLa Rochefoucauld, dont le petit-fils est encore assez mal pourlinquiéter. M. de Toulongeon 1 est mort en Béarn ; le comte deGramont a sa lieutenance de roi, à condition de la rendre dansquelque temps au second fils de M. de Feuquières pourcent millefrancs. La reine dEspagne crie toujours miséricorde, et se jetteaux pieds de tout le monde ; je ne sais comme lorgueil dEspa-gne saccommode de ces désespoirs. Ellearrêta lautre jour le roipar-delà lheure de la messe ; le roi lui dit ; « Madame, ce serait« une belle chose que la reine catholique empêchât le roi très-« chrétien daller à la messe. » On dit quils seront tous fort ai-ses dêtre défaits de cette catholique. Je vous conjure de faire;mille amitiés pour moi à la belle Rochebonne. Adieu, ma très-chère et très-aimable, je vous jure que je ne puis envisager engros le temps de votre absence; vous mavez bien fait de pe-

1 Madame de Rochebonne, belle-sœur de madame de Grignan, était très-sourde.C'est cher cette dame que madame de Grignan descendait à Lyon.

* Frère de Philibert, comte de Gramont.