DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
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son esprit, il vous plaisait autrefois : il regarde avec respect latendresse que j’ai pour vous; c’est un original qui lui fait con-naître jusqu’où le cœur humain peut s’étendre : il est bien loinde me conseiller de m’opposer à cette pente ; il connaît la forcedes conseils sur de pareils sujets. Le changement de mon ami-tié pour vous n’est pas un ouvrage de la philosophie, ni des rai-sonnements humains : je ne cherche pointa me défaire de cettechère amitié, ma fille; si dans l’avenir vous me traitez commeon traite une amie, votre commerce sera charmant ; j’en seraicomblée de joie, et je marcherai dans des routes nouvelles. Sivotre tempérament peu communicatif, comme vous le dites,vous empêche encore de me donner ce plaisir, je ne vous en ai-merai pas moins; n’ôtes-vous pas contente de ce que j’ai pourvous? en désirez-vous davantage? Voilà votre pis-aller. Nousparlions de vous l’autre jour, madame de La Fayette et moi :nous trouvâmes qu’il n’y avait au monde que madame de Ro-han 1 et madame de Soubise qui fussent ensemble aussi bien quenous y sommes ; et où trouverez-vous une lille qui vive avec samère aussi agréablement que vous faites avec moi? Nous les par-courûmes toutes; en vérité nous vous fîmes bien de la justice,et vous auriez été contente d’entendre tout ce que nous disions.11 me parait qu’elle a bien envie de servir M. de Grignan; ellevoit bien clair à l’intérêt que j’y prends, et je suis sûre qu’ellesera alerte sur les chevaliers *, et surtout le mariage se feradans un mois, malgré écrevisse qui prend l’air tant qu’elle peut ;mais elle sera encore fort rouge en ce temps-là. Madame de LaFayette prend des bouillons de vipères, qui lui redonnent uneame et des forces à vue d’œil; elle croit que cela vous serait ad-mirable. On coupe la tête et la queue à celte vipère ; on l’ouvre,on l’écorche, et toujours elle remue; une heure, deux heures,on la voit toujours remuer : nous comparâmes cette quantitéd’esprits si difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et surtoutà celles de ce quartier 8 ; que ne leur fait-on point? On dit desinjures, des rudesses, des cruautés, des mépris, des querelles,des plaintes, des rages, et toujours elles remuent, on n’ensaurait voir la lin : on croit que quand on leur arrache le cœurc’en est fait, et qu’on n’en entendra plus parler; point du tout,elles sont encore en vie, elles remuent encore. Je ne sais passi cette sottise vous paraîtra comme à nous; mais nous étionsen train de la trouver plaisante : on en peut faire souvent l’ap-plication.
1 Marguerite, duchesse de Rohan, veuve de Henri Chabot, et Anne de llohan-Chabot, sa fille, mariée au prince de Soubise.
9 Allusion aux promotions de Tordre du Saint-Esprit.
3 Madame de La Fayette habitait vis-à-vis le petit Luxembourg , où logeait made*moiselle de Montpensier.