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LETTRES
brave prince, se précipiter rapidement à sa mauvaise destinée ;il périt dans une guerre en Afrique contre le fils d’Abdalla :c’est assurément une histoire des plus amusantes qu’on puisseIre. Je reviens ensuite à la Providence, à ses ordres, à ses con-duites, à ce que je vous ai entendu dire, que nos volontés sontles exécutrices de ses décrets éternels. Je voudrais bien causeravec quelqu’un ; je viens d’un lieu où l’on est assez accoutuméà discourir : nous parlons, l’abbé et moi, mais ce n’est pas d’unemanière qui puisse nous divertir : nous passons tous les pontsavec un plaisir qui nous les fait souhaiter : il n’y a pas beau-coup A’ex voto pour les naufrages de la Loire, non plus quepour la Durance : il y aurait plus de raison de craindre cettedernière, qui est folle, que notre Loiie, qut est sage et majes-tueuse. Enfin, nous sommes arrivés ici de bonne heure; chacuntourne, chacun se rase, et moi j’écris romanesquement sur lebord de la rivière où est située notre hôtellerie; c’est la Galère,vous y avez été.
J’ai entendu mille rossignols; j'ai pensé à ceux que vous en-tendez sur votre balcon. Je n’ose vous dire la tristesse que l’idéede votre délicate santé a jetée sur toutes mes pensées ; vous lecomprenez bien, et à quel point je souhaite qu’elle se rétablisse:si vous m’aimez, vous y mettrez vos soins et votre application,afin de me témoigner la véritable amitié que vous avez pourmoi. Cet endroit est une pierre de touche. Bonsoir, ma très-chère; adieu jusqu’à demain à Tours.
221 A madame de Grignan.
A Nantes, vendredi 17 mai 1680.
Je vous assure, ma tille, qu’il m’ennuie ici. M. de Molac, niles madames qui me font tant d’honnêtetés, ne me consolentpoint de n’ètre pas dans mes bois ; car je ne pense pas encoreà Paris. Ce sont donc les Rochers que je respire, c’est monRochecourbières 1 ; c’est d’être dans de belles allées, et non pasdans une fausse représentation d’une société qui n’a rien d’a-gréable pour moi. Ma consolation, c’est d’être à mes Filles deSainte-Marie; elles sont aimables; elles ont conservé une idéede vous, dont elles me font leur cour; elles ne sont point folles,ni prévenues, comme celles que vous connaissez; elles ne croientpoint le pape d’aujourd’hui ( Innocent XI)* hérétique ; elles saventleur religion; elles ne jetteront point par terre l’Écriture sainte
* Grotte fort agréable, où on allait se reposer dans les parties de promenadesqu'on faisait à Grignan.
* Les jansénistes prétendaient que le pape Innocent XI était favorable à leurdoctrine.