1)E MADAME DE SÉYIÜNÊ.
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220. A madame de Grignan.
A Mois, jeudi <j mai 1680.
Je veux vous écrire tous les soirs, ma chère enfant, rien neme peut contenter que cet amuseulent; je tourne, je marche, jeveux reprendre mon livre; j’ai beau tourner une affaire >, jem’ennuie, et c’est mon éeritoire qu’il me faut. Il faut que je vousparle, et qu’encore que ma lettre ne parte ni aujourd’hui, nidemain, je vous rende compte tous les soirs de ma journée. Monfils est parti cette nuit d’Orléans par la diligence qui part toush s jours à trois heures du matin, et arrive le soir à Paris ; celafait un peu de chagii i à la poste : voilà les nouvelles de la route,en attendant celles de Danemark. Nous sommes montés dans lebateau à six heures par le plus beau temps du monde; j’y aifait placer le corps de mon grand carrosse, d’une manière quele soleil n’a point entré dedans; nous avons baissé les glaces:l’ouverture du devant fait un tableau merveilleux ; les portièreset les petits côtés nous donnent tous les points de vue qu’onpeut imaginer. Nous ne sommes que l’abbé et moi dans ce jolicabinet, sur de bons coussins, bien à l’air, bien à notre aise ;tout le reste comme des cochons sur la paille. Nous avons mangédu potage et du bouilli tout chaud : on a un petit fourneau, onmange sur un ais dans le carrosse, comme le roi et la reine :voyez, je vous prie, comme tout s’est raffiné sur notre Loire, etcomme nous étions grossiers autrefois, que le cœur était à gau-che: en vérité le mien, ou à droite ou à gauche, est tout pleinde vous. Si vous me demandez ce que je fais dans ce carrossecharmant, où je n’ai point de peur, j’y pense à ma chère fille,je m’entretiens de la tendre amitié que j’ai pour elle, de cellequ’elle a pour moi, des pays infinis qui nous séparent, de lasensibilité que j’ai pour tous ses intérêts, de l’envie que j’ai dela revoir, de l’embrasser; je pense à ses affaires, je pense auxmiennes; tout cela forme un peu l 'Humeur de ma fille, malgréF Humeur de ma mère * qui brille tout autour de moi. Je regarde,j’admire cette belle vue qui fait l’occupation des peintres. Jesuis touchée de la bonté du bon abbé, qui, à soixante-treizeans, s’embarque encore sur la terre et sur l’onde pour mes af-faires. Après cela je prends un livre que le pauvre M. de La Ro-chefoucauld me fit acheter, c’est la Réunion du Portugal, qui estune traduction de l’italien ; l’histoire et lé style sont égalementestimables. On y voit le roi de Portugal (Sébastien) , jeune et
1 Expression de M. de La Garde.
* On a déjà vu que madame de Sévigné avait donné ces noms à certaines allées,soit de Livry, soit des Rochers.