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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

entreprenez donc de lui parler raison, et sans colère, sans lagronder, sans l’humilier, car cela révolte ; et je vous répondsque vous en ferez une petite merveille. Faites-vous de cet ou-vrage une affaire d’honneur, et même de conscience : apprenez-lui à être habile; c’est un grand point que d’avoir de l’esprit etdu goût comme elle en a.

Esther n’est pas encore imprimée. J’avais bien envie de direun mot de vous à madame de Maintenon, je l’avais tout prêt :elle fit quelques pas pour me venir dire un demi-mot; maiscomme le roi, après ce que je vous ai mandé qui s’était passé,s’en allait dans sa chambre, elle le suivait, et je n’eus que lemoment de faire un geste de remerciement et de reconnaissance;c’était un tourbillon. M. de Meaux me demanda de vos nou-velles. Je dis à M. le Prince en courant : Ah! que je plains ceuxqui ne sont pas ici! Il m’entendit, et tout cela était si pressé,qu’il n’y avait pas moyen de placer une pensée : vous croyezbien cependant que j’en mourais d’envie. Racine va travailler àune autre tragédie, le roi y a pris goût, on ne verra autre chose ;mais l’histoire d’Esther est unique ; ni Judith, ni Ruth, ni quel-que sujet que ce puisse être, ne saurait si bien réussir.

274. A madame de Grignan.

A Paris, vendredi 11 mars 1689.

Monsieur le duc de Chaulnes a fait en toute perfection les hon-neurs de son gouvernement au roi d’Angleterre : il avait faitpréparer deux soupers sur la route, l’un à dix heures, l’autreà minuit : le roi poussa jusqu’au dernier à la ltocbe-Bernard ,au-delà de Nantes; il embrassa fortM. de Chaulnes ; il l’a connuautrefois. M. de Chaulnes lui dit qu’il y avait une chambre pré-parée pour lui, et voulut l’y mener ; le roi lui dit : Je n’ai besoinde rien que de manger. Il entra dans une salle où les fées avaientfait trouver un souper tout servi, tout chaud, les plus beaux pois-sons de la mer et des rivières, tout était de la môme force, c’est-à-dire beaucoup de commodités, beaucoup de noblesse, biendes dames. M. de Chaulnes lui donna la serviette, et voulut jeservir à table; le roi ne le voulut jamais, et le fit souper aveclui, et plusieurs personnes de qualité. Il mangea, ce roi, com-me s’il n’y avait point de prince d'Orange dans le monde. Il par-tit le lendemain, et s’embarqua à Brest le 6 ou le 7 de ce mois.Quel diantre d’homme que ce prince d’Orange ! quand on songeque lui seul met toute l’Europe en mouvement ! quelle étoile !M. de La Feuillade exaltait l’autre jour la grandeur du génie dece prince; M. de Chandenier 1 disait qu’il eût mieux aimé être le

1 François de Rochechouart, marquis de Chandenier, avait été premier capitaine