DE MADAME DE SÊVIGNÊ. S 43
il n’y en aura un que trop tôt; je me promène souvent avec cettetriste" pensée.
J’aime tout-à-fait les louanges naturelles de Coulanges pourPauline ; elles lui conviennent fort, et m’ont fait comprendre sasorte d’agrément, bridé pourtant par des gens qui ont un peumis leur nez 1 mal à propos : si ce comte avait voulu ne donnerque ses yeux et sa belle taille, et vous laisser le soin de tout lereste, Pauline aurait brûlé le monde*. Cet excès eût été embarras-sant ; ce joli mélange est mille fois mieux, et fait assurémentune aimable créature. Sa vivacité ressemble à la vôtre ; votreesprit dérobait tout, comme vous dites du sien ; voilà une louangeque j’aime. Elle saura l’italien dans un moment, avec une maî-tresse meilleure que n’était la vôtre. Vous méritiez bien une aussiparfaitement aimable fille que celle que j’avais : je vous avaisbien dit que vous feriez de la vôtre tout ce que vous voudriez,par la seule envie qu’elle a de vous plaire ; elle me paraît fortdigne de votre amitié. Me revoilà seule ; mon tils et sa femmesont encore à Rennes ; ma femme de Vitré s’en est allée ; je suisfort bien, ne me plaignez pas. Mon fils attend M. de la Tré-mouille, qui vient incessamment. Il est avec ce maréchal (d’Es-trées), comme avec un homme dont il est connu ; il joue tous lessoirs au trictrac avec lui. Tout brille de joie à Rennes, du re-tour du parlement, qui sera le premier de décembre ; les étatss’ouvriront le 22 de ce mois ; le maréchal a des manières agréableset polies; les Bretons en sont fort contents; on aime le change-ment: voilà, ma très-chère, tout ce que je sais. Ne soyez pointen peine de ma solitude ; je ne la hais pas ; ma belle-fille revien-dra incessamment. J’ai soin de ma santé ; je ne voudrais pointêtre malade ici : quand il fait beau, je me promène; quand ilfait mouillé, quand il fait brouillard, je ne sors point; je suisdevenue sage ; mais vous la reine, et la cause efficiente de la santédes autres, ayez soin de la vôtre, reposez-vous de vos fatigues,et songez que votre conservation est encore un plus grand bienpour eux que celui que vous leur avez fait.
288. A madame de Grignan.
Aux Rochers, mercredi 3 o uovembre 1689»
Vous avez donc été frappée du mot de madame de La Fayette,mêlé avec tant d’amitié 3 . Quoique je ne me laisse pas oublier
1 Le nez de Pauline ressemblait d’abord à celui de madame de Sévigné , et plu9tard à celui de M. de Grignan.
* Mot de Tréville sur madame de Grignan.
* Madame de La Fayette écrivait b madame de Sévigné , le 8 octobre précédent :
« Vous êtes vieille, vous vous ennuierez, votre esprit deviendra triste, et bais-■ sera, etc. »