ETTRES
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cette vérité, j’avoue que j’en fus tout étonnée; car je ne me sensencore aucune décadence qui m’en fasse souvenir. Je ne laissepas cependant de faire souvent des réflexions et des supputa-tions , et je trouve les conditions de la vie assez dures. Il mesemble que j’ai été traînée, malgré moi, à ce point fatal où ilfaut souffrir la vieillesse : je la vois, m’y voilà, et je voudraisbien, au moins, ménager de ne pas aller plus loin, de ne pointavancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertesde mémoire, des défigurements qui sont près de m’outrager ; etj’entends une voix qui dit : Il faut marcher malgré vous, ou bien,si vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extré-mité à quoi la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout cequi avance un peu trop ; mais un retour à la volonté de Dieu,et à cette loi universelle où nous sommes condamnés, remet laraison à sa place, et fait prendre patience : prenez-la donc aussi,ma très-chère, et que votre amitié trop tendre ne vous fassepoint jeter des larmes que votre raison doit condamner.
Je n’eus pas une grande peine à refuser les offres de mes amies;j’avais à leur répondre, Paris est en Provence, comme vous,Paris est en Bretagne : mais il est extraordinaire que vous lesentiez comme moi. Paris est donc tellement en Provence pourmoi, que je ne voudrais pas être cette année autre partqu’ici. Cemot, d’être l'hiver aux Rochers, effraie : hélas! ma fille, c’est laplus douce chose du monde; je ris quelquefois, et je dis : C’estdonc là ce qu’on appelle passer l’hiver dans des bois. Madamede Coulanges me disait l'autre jour : Quittez vos humides Rochers :je lui répondis : Humide vous-même : c’est Brevannes 1 qui esthumide, mais nous sommes sur une hauteur; c’est comme sivous disiez : votre humide Montmartre. Ces bois sont présente-ment tout pénétrés du soleil, quand il en fait; un terrain sec, etune place Madame, où le midi est à plomb ; et un bout d’unegrande allée, où le couchant fait des merveilles ; et quand il pleut,une bonne chambre avec un grand feu, souvent deux tables dejeu, comme présentement ; il y a bien du monde qui ne m’in-commode point, je fais mes volontés ; et quand il n’y a personne,nous sommes encore mieux, car nous lisons avec un plaisir quenous préférons à tout. Madame de Marbeuf nous est fort bonne ;elle entre dans tous nos goûts; mais nous ne l’aurons pas tou-jours. Voilà une idée que j’ai voulu vous donner, afin que votreamitié soit en repos.
Vous devriez bien m’envoyer la harangue de M. de Grignan ;puisqu’il en est content, j’en serai encore plus contente que lui.Mandez-lui comme je l’appelais à mon secours; et dans quelle
M.tison de campagne de madame de Coulanges»