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LETTRES
pressée ; je les ai envoyés tous deux chacun de leur côté ; j’ensuis ravie, nous nous retrouverons dans deux jours, nous enserons plus aises, et même je ne suis point seule ; on m’aime ence pays ; j’eus hier deux hommes de très-bonne compagnie,molinistes ', je ne m’ennuyai point : j’ai mes lectures, des ou-vriers, un beau temps. Si ma chère fille était un peu moinsaccablée, avec l’espérance de la revoir qui me soutient, que mefaudrait-il?
J’ai écrit au marquis, quoique je lui eusse déjà fait mon com-pliment; je le prie de lire dans cette vilaine garnison où il n’arien à faire; je lui dis que, puisqu’il aime la guerre, c’est quel-que chose de monstrueux de n’avoir point envie de voir les livresqui en parlent, et de connaître les gens qui ont excellé dans cetart ; je le gronde, je le tourmente ; j’espère que nous le feronschanger : ce serait la première porte qu’il nous aurait refuséd’ouvrir. Je suis moins fâchée qu’il aime un peu à dormir, sa-chant bien qu’il ne manquera jamais à ce qui touche sa gloire,que je ne le suis de ce qu’il aime à jouer. Je lui fais entrevoirque c’est sa ruine : s’il joue peu, il perdra peu : mais c’est unepetite pluie qui mouille ; s’il joue mal, il sera trompé : il faudrapayer ; et s’il n’a point d’argent, ou il manquera de parole, ouil prendra sur son nécessaire.
On est malheureux aussi parce qu’on est ignorant ; car, mêmesans être trompé, il arrive qu’on perd toujours. Enfin, ma tille,ce serait une très-mauvaise chose, et pour lui, et pour vous qui *en sentiriez le contre-coup. Le marquis serait donc bien heu-reux d’aimer à lire, comme Pauline qui est ravie de savoir et deconnaître. La jolie, l’heureuse disposition ! on est au-dessus del’ennui et de l’oisiveté, deux vilaines bêtes. Les romans sontbientôt lus : je voudrais que Pauline eût quelque ordre dans lechoix des histoires, qu’elle commençât par un bout, et qu’ellefinît par l’autre, pour lui donner une teinture légère, mais gé-nérale, de toutes choses. Ne lui dites-vous rien de la géographie?Nous reprendrons une autre fois cette conversation. Davila estadmirable : mais on l’aime mieux quand on connaît un peu cequi conduit à ce temps-là, comme Louis XII, François I er , etd’autres. Ma fille, c’est à vous à gouverner et à rectifier; c’estvotre devoir, vous le savez. Pour le reste, je me doutais bienque, dans très-peu de temps, vous la rendriez très-aimable ettrès-jolie ; de l’esprit et une grande envie de vous plaire : il n’enfaut pas davantage.
1 Contre-vérité ; c’est-à-dire jansénistes.