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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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DE MADAME DE SÊVIGNÉ.

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200. A madame de Grignan.

Aux Rochers, mercredi*i décembre 1689.

Je recommence, ma chère comtesse, à lendroit je vousquittai dimanche. Les belles petites juments étaient échappées;elles coururent longtemps, comme fait la jeunesse, quand elle ala bride sur le cou. Enfin, lune se trouve à Vitré, dans une mé-tairie : ceux de Vilré furent étonnés de voir la nuit cette petitecréature, tout échauffée, toute harnachée, el voulaient lui de-mander des nouvelles de mon fils. Vous souvient-il du cheval deRinaldo, qu 'Orlando trouva courant avec son harnais, sans sonmaître? Quelle douleur! il ne savait à qui en demander des nou-velles : enfin il sadresse au cheval : Dimmi caval gentil, che diRinaldo, il tuo caro signore, è divenuto. Je ne sais pas bien ceque Rabicano répondit ; mais je vous assure que les deux petitesbêtes sont dans lécurie fort gaillardes, au grand contentementdel caro signore.

Coulanges ma écrit une fort grande et fort jolie lettre ; il vousaura écrit en même temps. Il ma envoyé des couplets que jho-nore; car il y nomme tous les beaux endroits de Rome, quejhonore aussi : il est gai, il est content, il est favori deM. deTurenne 8 ; comment vous fait ce nom? Il est amoureux de Pau-line, il demande permission au pape de lépouser, et le prie delui donner Avignon, quil veut faire rentrer dans votre maison ;elle sappellera comtesse dAvignon. Enfin, il dit que la vieillesseest autour de lui : il se doute de quelque chose par de certainessupputations; mais il assure quil ne la sent point du tout, niau corps, ni à lesprit; et je vous avoue à mon tour que je metrouve quasi comme lui, et ce nest que par réflexion que je mefais justice.

Pour nos lectures, elles sont délicieuses. Nous lisons Abbadie 3et Y Histoire de lÉglise; cest marier le luth à la voix. Vous nai-mez point ces gageures : je ne sais comme nous pûmes vouscaptiver un hiver ici. Vous voltigez, vous naimez point lhistoire,et on na de plaisir que quand on saffectionne à une lecture, etque lon en fait son affaire. Quelquefois, pour nous divertir,nous lisons les petites Lettres {de Pascal) : bon Dieu,quel charme !et comme mon fils les lit! je songe toujours à ma fille, et corn-

1 La lettre précédente finissait par ces mots ; « Ma belle-fille a mal à la tête,« elle a versé dans son petit voyage, elle sest cognée, et deux de ses belles ju-

ments , quon avait dételées , se sont échappées; on ne sait encore elles sont : mon fils en est en peine : voilà un petit ménage affligé. Us vous parleront mer-

credi.

* Louis de la Tour , prince de Turenne, neveu du cardinal de Bouillon.

3 Auteur de la Vérité de la religion chrétienne.