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LETTRES
Tous ceux qui, comme des hirondelles, s’en vont chercher vo-tre soleil, en sont de bons témoins. Mais, en me réjouissant dece qu’il sent cette différence, je m’afflige qu’il ait perdu milleécus de rente, et par où? et comment? son régiment lui valait-il cela? il le vendra donc au marquis*? mais l’argent qu’il enrecevra , en lui payant des dettes, ne diminuera-t-il pas aussides intérêts? Faites-moi ce calcul, qui m’inquiète : je ne sau-rais me représenter M. le chevalier de Grignan à Paris, sansson petit équipage si honnête, si bien troussé ; je ne le verraipoint à pied, ni mendier des places pour Versailles; cela nepeut point entrer dans ma tête : cet article est interloqué; ah !que ce mot de chicane est joliment placé ! Je ne m’en tiens pasnon plus à vos soixante-quatre personnes sans les gardes :vous me trompez : ce n’est pas là votre dernier mot ; il me fautune démonstration de mathématiques.
Pour Pauline, je crois que vous ne balancez pas entre le partid’en faire quelque chose de bon ou quelque chose de mauvais.La supériorité de votre esprit vous fera suivre facilement la bonneroute ; tout vous convie d’en faire votre devoir, et l’honneur, etla conscience, et le pouvoir que vous avez en main. Quand jepense comme elle s’est corrigée en peu de temps pour plaire,comme elle est devenue jolie, cela vous rendra coupable de toutle bien qu’elle ne fera pas. Pour vos lectures, ma chère enfant,vous avez trop à parler, à raisonner, pour trouver le temps delire : nous sommes ici dans un trop grand repos, et nous enprofitons. Je relis même avec mon fils de certaines choses quej’avais lues en courant, à Paris, et qui me paraissent toutesnouvelles. Nous relisons aussi, au travers de nos grandes lec-tures , des rogatons que nous trouvons sous la main ; par exem-ple, toutes les belles oraisons funèbres de M. Bossuet, de M.Fléchier, de M. Mascaron, du père Bourdaloue : nous repleuronsM. de Turenne, madame de Montausier, M. le Prince, feu Ma-dame , la reine d’Angleterre ; nous admirons ce portrait de Crom-well 8 ; ce sont des chefs-d’œuvre d’éloquence qui charment l’es-prit : il ne faut point dire : Oh! cela est vieux; non, cela n’estpoint vieux, cela est divin. Pauline en serait instruite et ravie :mais tout cela n’est bon qu’aux Rochers. Je ne sais quel livreconseiller à Pauline : Davila est beau en italien ; nous l’avonslu ; Guichardin est long ; j’aimerais assez les anecdotes de Mé-
dicis 3 , qui en sont un abrégé ; mais ce n’est pas de l’italien. Je
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1 M. le chevalier de Grignnw , devenu maréclial-de-carap en 1688, ne put pasconserver son régiment, et le roi en fit don au jeune marquis de Grignan.
* Voyez Bossuet, Oraison funèbre de la reine à' Angleterre*
ï Les Anecdotes de Florence y ou XHistoire secrète de la maison de Médicis , parVarillas.