DE MADAME DE SÉV1UNÊ.
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ne veux plus nommer Bentivoglio ' ; qu’elle s’en tienne à sa poé-sie, ma fille; je n’aime point la prose italienne; le Tasse, l’A-minte, le Pastor fido *, la Filli di Sciro 3 , je n’ose dire l’Arioste,il y a des endroits fâcheux; et du reste, qu’elle lise l’histoire,qu’elle entre dans ce goût, qui peut si longtemps consoler sonoisiveté : il est à craindre qu’en retranchant cette lecture, on netrouve plus rien à lire : qu’elle commence par la vie du grandThéodose, et qu’elle me mande comme elle s’en trouvera. Voilà,mon enfant, bien des bagatelles; il y a des jours qu’on destine àcauser sans préjudice des choses sérieuses, à quoi l’on prendtoujours un très-sensible intérêt. Adieu, ma très-aimable; nousvous souhaitons toutes sortes de bonheur cette année, et quanto va.
293. A madame de Grignan.
Aux Rochers, dimanche i5 janvier 1690.
Vous avez raison, je ne puis m’accoutumer à la date de cetteannée; cependant la voilà déjà bien commencée ; et vous verrezque, de quelque manière que nous la passions, elle sera, com-me vous dites, bientôt passée, et nous trouverons bientôt lefond de notre sac de mille francs
Vraiment vous me gâtez bien, et mes amies de Paris aussi :à peine le soleil remonte du saut d’une puce, que vous me de-mandez de votre côté quand vous m’attendrez à Grignan ; etmes amies me prient de leur fixer, dès à cette heure, le tempsde mon départ, afin d’avancer leur joie. Je suis trop flattée deces empressements, et surtout des vôtres, qui ne souffrent pointde comparaison. Je vous dirai donc, ma chère comtesse, avecsincérité, que, d’ici au mois de septembre, je ne puis recevoiraucune pensée de sortir de ce pays; c’est le temps que j’envoiemes petites voitures à Paris, dont il n’y a eu encore qu’une très-petite partie. C’est le temps que l’abbé Charrier traite de meslods et ventes, qui est une affaire de dix mille francs : nous enparlerons une autre fois; mais contentons-nous de chasser touteespérance de faire un pas avant le temps que je vous ai dit : dureste-, je ne vous dis point que vous êtes mon but, ma per-spective , vous le savez bien, et que vous êtes d’une manièredans mon cœur, que je craindrais fort que M. Nicole ne trouvâtbeaucoup à y circoncire; mais enfin telle est ma disposition.
' Le cardinal Bentivoglio, auteur de Y Histoire des guerres civiles de Flandre , etde plusieurs autres ouvrages.
* De Guarini.
* l)u comte GuidubaLlo de Bonarelli. C'est une imitation de l ’Aminta du Tasse,et du Pastor Jtdo de Guarini.
4 Madame de Sévigné comparait les douze mois de l’année à un sac de mille fr.,qui finit presque aussitôt qu’on a commencé d’y puiser.